Lettres d'Alberoni à Roeca, p. 626 et
seulement sa lettre du 30 janvier 1719, adressée aux Farnèse empressés à conseiller désormais la paix à Philippe V pour leur salut, après avoir provoqué cette rupture pour leurs ambitions. « Je suis aussi d'avis qu'il faudrait se rapprocher du duc d'Orléans, la ligue qui s'est formée va bientôt englober toute l'Europe, la Hollande et peut-être le Portugal. Mais puisque, malgré tout, le Roi ne voudra pas accepter le projet, il faudra bien jouer nos cartes, et cette partie désespérée1. » Alberoni n'attendait plus rien, au mois d'avril 1719, de la guerre désormais inévitable, déclarée de l'Espagne contre toute l'Europe et la France surtout.
En s'obstinant à rejeter les conditions de l'Empereur et des Anglais, Philippe V, conseillé par sa femme, avait toujours douté que le Régent, à lui Bourbon et prince français, voulut et put faire la guerre sans provoquer au delà des Pyrénées le sentiment national.
Après avoir enlevé à l'Empereur la Sardaigne et la Sicile, que les troupes espagnoles occupaient encore victorieusement, le roi d'Espagne songeait surtout à se venger sur l'Angleterre du concours fourni par elle aux Habsbourg. Jusqu'à la dernière heure, il ne pouvait pas croire à une rupture avec la France, avec sa patrie. Et ce fut contre Georges Ier qu'il dirigea et porta ses premiers coups, sans succès. La flotte qui devait porter en Ecosse les partisans des Stuart et permettre le renouvellement d'une révolte jacobite fut désemparée par la tempête à la hauteur du cap Finistère. Trois frégates et quatre vaisseaux de transport réussirent à atteindre seulement l'Ecosse, au mois d'avril et à y débarquer 400 Espagnols qui, malgré le secours de 1,600 Highlanders furent aisément défaits à Glenshill. Désormais, l'escadre anglaise de l'amiral Berkeley restait maîtresse de l'Atlantique comme celle de Byng, après Passaro, l'était de la Méditerranée2. Aux colonies même, Philippe V avait cherché à atteindre les Anglais, et dès le mois de mai 1719 une escadre avait été préparée à la Havane pour ruiner leurs établissements
1. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, ■'■<» janvier 1719 Vrch. Map., Farnesiana, fasc 59).— I-;. \rmstrong, Elisabeth Farnèse, \>. 118.
2. Manon, Hislory of England, I, 349-350. Lettre '!<• Chai el à Dubois,
3 juillel 1719 \. ÉTR., Ang., l. :;?:.. f 8 <■) '.' .
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de la Caroline au profil de la Floride, tandis que le gouverneur de Saint-Domingue négociait avec son collègue français une convention de neutralité1. Des navires de course enfin sortis «le Guipuzcoa ou de Barcelone donnaienl la chasse aux vaisseaux marchands de l'Angleterre, respectant d'abord ceux de la France.
Les nouvelles que la cour d'Espagne recul bientôt des Pyrénées modifia ses dispositions. Dubois disail vrai quand il promettait à Stanhope, le 10 janvier 1719, une action vigoureuse et prompte, sinon contre le roi d'Espagne, du moins contre Alberoni « en faisant bien la guerre et vivement- >. Le gouvernement du Piègent ne voulut même pas attendre que le duc de Berwick, désigné pour conduire en Espagne l'armée française, l'eûl rejointe.
Tout était étrange dans cette guerre entre Bourbons, le l'ail que le vainqueur d'Almanza, comblé de bienfaits par le prince qu'il avait fait Roi, eût accepté ce commandement refusé par d'autres généraux, la hâte surtout des préparatifs, qui s'emploie d'ordinaire aux mauvais coups. Le 21 avril, le second du maréchal, le marquis de Cilly, lieutenant-général depuis le jour où il avait apporté à Louis XIV l'heureuse nouvelle d'Almanza, passait la Bidassoa à la tète de 20,000 hommes. Aucune armée espagnole n'avait été mobilisée par Philippe V sur sa frontière : seule la forteresse de Fontarabie était en état de défense. Les Français purent, la laissant derrière eux d'abord, s'emparer des premières forteresses du Guipuzcoa et sans encombre se saisir du port de Passage, y détruire pour plus de deux millions de canons et de munitions dans les arsenaux, de provisions dans les magasins, de navires en construction sur les chantiers3. Ce nouveau coup
1. A. ÉTR., Amérique, Mémoires et Documents. I. VI, f°s 230, 233; Charlevoix, IV, p. 244-245. — Heinrich, La Louisiane, Paris, 1907, p. 58.
2. Lettres de Dubois à Stanhope et à Craggs, 16 janvier A. ÉTR., Ang., t. 322, f"42 et 51 .
3. Saint-Simon, Mémoires, XVI, p. 251, 252; Coxe, Bourbons d'Espagne, II, 1». 458; Saint-Philippe, Mémoires, II, p. 233. — Nul doute, d'après la lettre de Dubois à Berwick du (i janvier 1719, citée par Lemontey, I. 268, d'après une autre surtout, adressée à Craggs, collaborateur de Stanhope, le 26 janvier (A. ÉTR., .4»//., t. 322. f" 242 «pie la ruine des chantiers espagnols ait été concertée entre Paris et Londres. Stanhope, Berwick el Dubois : « Les troupes de terre suffiront pour brûler les vaisseaux espagnols au Passage dans l'étal où ils sont.» Voir encore la lettre de Destouches annonçant à Dubois la joie des Anglais à la nouvelle de cette ruine A. ÉTR., Ang., I. 324, f • 29 à 36 .
droit porté par des Français à la marine espagnole était une preuve d'amitié donnée par la Régence aux Anglais, qui s'étaient réjouis bruyamment du désastre de la flotte espagnole. Il parut même davantage : une exécution commandée en vertu de l'Alliance. Saint-Simon a traduit la douleur de toute la France. Et les légendes créées autour de cette funeste expédition, la présence du commissaire anglais, Stanhope qui vint, en effet, à Fontarabie le 31 mai, l'arrivée soudaine d'une escadre anglaise se réunissant aux généraux et à l'armée de France pour leur imposer cette besogne, ont conservé le souvenir de l'émotion produite à Paris, et qui embarrassa le Régent1. Le public, en fait, ne se trompait qu'à moitié. Le duc de Berwick avait bien promis à l'envoyé exigeant et furieusement anglais de Georges Ier, lord Stair, cette exécution dont il daigna se montrer satisfait2. En faisant la guerre pour l'Electeur de Hanovre, le maréchal avait besoin d'un tel début pour mériter sa confiance et celle des Anglais, pour leur faire oublier qu'il était le fils de Jacques II et l'adversaire heureux des whigs en Espagne.
La douleur de Philippe V, sa colère de s'être laissé surprendre et ruiner furent en proportion des illusions qu'il avait conservées sur les intentions de la France. Elles le poussèrent aux résolutions extrêmes. Il se souvint des jours de lutte, qui ne semblaient plus devoir revenir, où il s'était raidi, où il avait fait appel au patriotisme de ses sujets pour défendre son royaume, de nouveau envahi, et par des Français cette fois. En vain Alberoni, décidément découragé par la ruine de la marine et l'invasion française, lui fit-il remarquer l'inutilité et le danger de l'effort pour sa santé même. Sans se laisser arrêter par ces conseils, par la maladie qui, depuis un an, minait ses forces, ne consultant
1. Lettre de Leblanc à Berwick, l" juin 1719; Lemontey, Histoire de la Urgence, I, 268.
2. Voir plu* haut, note :;, h ce moi de Berwick cité encore par Lemontey, I. 259: «Quand il est question de mon devoir, autant «mi emporte le vent. Je n'ai plus de considération humaine. » — Quant ;'i Dubois l'intention caractéristique esl dans cette lettre à Craggs du 3] aoûl 17ls \. ÉTR., Esp., Mémoires et Documents, i. 140 : " Ce sérail une chose à souhail de détruire toute la marine il Espagne. »
:: Coxe, Bourbons d'Espagne, II. 455 el lettres d'Alberoni à Rocca, 6 mars, 17 ;i\ ni, 7 juin 1719;
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avec la Heine que son courage el son indignation, il se retrouva un inslanl ce qu'il n'étail plus depuis sis ans, lin Roi. Il lit appel à son peuple, ainsi qu'à la nation el à l'armée française. Il dé< lara son intention de prendre lui-même la direction de cette guerre impie à laquelle le duc d'Orléans l'obligeait. L<i 20 avril 1720, il s'en allait à la frontière se mettre à la tête de ses troupes, une petite armée de 15,000 hommes que le prince Pio avait à peine eu le temps de rassembler et de conduire auprès de Pampelune, en Navarre.
Le cardinal l'accompagna d'étape en «'lape à Bonache, le 1er mai; à Carignena, le 18 mai; à Tudela, le 8 juin; au camp de Saint-Etienne, à neuf lieues de Fontarabie, le 17 juin. Comme au Roi, « ce patron à qui il n'avait que le droit de faire des représentations » et qui l'obligeait à reprendre la vie des camps, ce voyage, cette campagne rappelaient à l'abbé de Parme les guerres d'Espagne où sa fortune s'était établie, avec les victoires de Philippe V et de Vendôme. Mais alors, pour supporter les fatigues d'un métier qui n'était point le sien, il avait la jeunesse, la force et surtout l'espérance d'une grande œuvre, fondée sur le concours de ces princes Bourbons qui maintenant se combattaient, et désormais condamnée par l'échec irrémédiable des armées espagnoles en Italie1. 11 n'avait plus maintenant devant les yeux que le spectacle de l'Espagne envahie, de ses flottes ruinées par le concert de la France et de l'Angleterre, de cette armée enfermée sur la terre de Sicile dont la résistance courageuse aux Impériaux retardait seulement la perte certaine. Qu'attendre enfin de ce Roi usé avant l'âge, qui défiait l'Europe sans moyens de lui disputer son royaume, et se consolait auprès de la nourrice de sa femme de ses déboires, en songeant à abdiquer déjà? Quelle ressource que cette Reine qui, par caprice d'orgueil et entêtement aveugle, se faisait de la guerre un jeu, caracolait, paradait devant les troupes espagnoles condamnées à la défaite, le pistolet à l'arçon, en amazone, vêtue d'une robe bleu d'azur aux broderies d'argent qu'elle avait commandée à Paris chez la bonne faiseuse^2.