Lettre d'Alberoni à Roccà, p. 629, 631 à
2. Lemontey, Histoire de la Régence, I, p. 870, 271-, note 1.
A près de soixante ans, le pauvre cardinal supportait seul le poids de ces manifestations inutiles. Cette vie de vagabond à travers les montagnes du nord de l'Espagne n'était guère faite pour un vieux prêtre accablé par le fardeau d'une administration dont les ressources s'épuisaient. « Que d'embarras et de fatigues insupportables : à chaque étape les courriers et le travail me guettent. C'est un déluge, sans compter les nouvelles que plus d'une fois ces courriers apportent pour m'échauffer la bile. Ah! quand pourrai-je sortir de ce labyrinthe ? Si Dieu me donnait le moyen de faire la paix, elle serait tôt faite. Non, cette vie-là ne peut durer '. » Moralement, matériellement, Alberoni se sentit alors, s'avoua vaincu par la mauvaise fortune, incapable du nouvel effort, absolument stérile, que réclamaient ses maîtres.
Entre Philippe V et son ministre une scène décisive se produisit. En apprenant à Pampelune, vers le 12 juin, l'attaque conduite par Berwick contre sa ville de Fontarabie, le roi d'Espagne eut une nouvelle crise de colère et d'héroïsme. Sans calculer l'infériorité de son armée, il voulut courir plus vite à la frontière, sauver, s'il en était temps encore, la place, ou se perdre s'il le fallait. Peut-être espérait-il aussi qu'il lui suffirait de se montrer aux troupes françaises pour arrêter leur élan, pour provoquer leur indignation contre le Régent et la défection de régiments entiers. Contre ces résolutions désespérées et ces illusions, l'indignation d'Alberoni, longtemps contenue, alors éclata. II oublia un instant le respect qu'il avait toujours témoigné au Roi, jusqu'à lui reprocher sa docilité excessive envers la Reine, mêlant la prière aux critiques. Il supplia la Reine, il conjura le Roi de lui épargner la responsabilité de ce coup de tête qui retomberait encore sur lui. « Passer pour l'auteur de la guerre, le perturbateur du repos de toute l'Europe, me mettre à dos la haine du monde entier, c'était un sacritice que j'avais fail jusquelà, que je ferais à l'avenir de bon cœur. Pourtant je ne pouvais pas souffrir de voir Sa Majesté, à la tête d'une poignée d'hommes^ tenter le secours de Fontarabie assiégée par une grosse armée, bien postée. C'était vouloir se perdre, s'exposer à une catas-
1. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca, ls moi ci 6 juin 1719, p. 630 e\ 631,
LA DEFAITE D'ALBERONl 36d
fcrophe des plus terribles, inouïe el faire dire au monde, qui m'imputait déjà tout, que mes extravagances ne pouvaient pas finir autrement, qu'il n'y avait pus autre chose à attendre d'un furieux. » Ce discours qui, dans le récit écril peu après par Alberoni pour sa défense, a gardé toute ^;i franchise et sa vigueur d'accent ne put cependanl convaincre Philippe Y, et encore moins sa femme1.
Sans rien entendre, les deux souverains allèrent toujours de l'avant. Ils firent savoir aux défenseurs de Fontarabie qu'ils eussent à tenir jusqu'à leur arrivée certaine. Le 17 juin, ils étaient à San Estevan à cinq lieues de la place, malgré le soin qu'Alberoni avait pris de les égarer la nuit par de fausses marches dans les chemins mal frayés et rudes du Guipuzcoa. Le lendemain, avec une faible escorte, Philippe V s'avança jusqu'à la Sacca à deux lieues du camp français-. Si l'ordre expiés n'avait été donné de Paris au maréchal de Berwick d'éviter à tout prix la capture du roi d'Espagne, l'équipée aurait pu avoir des suites fâcheuses. En réalité tout le risque et tout l'ennui furent pour le cardinal entraîné jusqu'au bout dans l'aventure et guetté par l'ennemi, pour qui c'eut été une singulière aubaine de le faire prisonnier. Un officier français au service de l'Espagne et en secret à la solde de Berwick, le baron de Ferrette allait peut-être livrer Alberoni aux Français quand il fut dénoncé par un autre officier, un bon Allemand sans malice, et conduit à Ségovie. Heureusement, le jeu dangereux auquel s'obstinait le Roi prit fin le jour même, le 18 juin, parla capitulation de Fontarabie dont le gouverneur avait eu la tète emportée par un boulet. L'effort stérile tenté par Philippe Y fit place à un sombre désespoir qui le ramena brusquement à Pampelune, en une sourde rancune aussi contre le ministre coupable d'avoir eu trop raison, impuissant à le venger. La défaite prédite par Alberoni se
1. Alberoni a raconté cette scène <lan~ la grande lettre de justification qu'il adressa le 20 mars 1720 au cardinal Paulucci de Sestri di Levante et que M. Wiesener a reproduite presque intégralement (t. III. p. 69 . d'après le texte du British Muséum, Guallerio's Papers. Le plus important est de noter la conformité de ce récif avec celui que Landi en fit à Stair à Paris <'t que Stair envoya à Stanhope, le 15 août 171.» Rec. Off., France, vol. :r>4 .