‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 175 sur 189 · I.A DÉFAITE D'ÀLBERON · texte numérisé non relu

I.A DÉFAITE D'ÀLBERON

financiers. A la lin du mois d'août 171'.», faute de pouvoir soulever l'Ecosse, il chargeait le duc d'Ormond d'une cul reprise analogue en France, et à Santander il armait une petite escadre destinée à soutenir la révolte de la Bretagne. Dans ce dernier effort, où il avait mis sa dernière espérance, Alberoni déploya encore toute son activité1. Et de même, à défaut de la Suède impuissante et vaincue, il escomptait dans le Nord l'alliance de Pierre le Grand mécontent du concours fourni par l'Angleterre à l'Electeur de Hanovre qui avait pris sa part et lui refusait la sienne. Il négociait au mois d'août 1719, par les soins de son agent Patricio Laulès avec le ministre du Tsar, Schafirof une alliance contre Georges [er et le Régent : un mariage entre la fille de Pierre le Grand et un infant d'Espagne devait sceller l'entente. La Russie réclamait, il est vrai, des subsides pour opérer une puissante diversion en Allemagne et jeter un corps de Moscovites en Ecosse. Mais la cour de Madrid était alors plus riche en infants qu'en argent comptant. Ces projets qui ne devaient pas aboutir formaient encore, de l'aveu de Dubois attentif à leur progrès, la principale ressource de Philippe Y dans sa détresse et le plus grand danger qu'Alberoni pût faire courir à ses adversaires. « Ce Patricio Laulès, écrivait le ministre du Régent, n'est pas un méchant acteur. 11 faudrait l'enfermer si l'on pouvait dans un château du Hanovre. » Les Jacobites étaient avec le Tsar les seuls alliés que l'Espagne ruinée, dépourvue d'armes, envahie, pût opposer en dernier recours à la coalition européenne.

Et encore si l'armée du Régent forte et victorieuse eût, au lieu de gagner par un long détour la Catalogne, poussé droit au cœur de l'Espagne, ce n'auraient pas été les quelques mille hommes campés à Assyain pour la défense du Roi et du rojaume qui leur eussent disputé la route. Alberoni le sentit si bien qu'il finit par ramener Philippe V à Madrid. Et l'on eut cet étrange spectacle d'un Roi?indifférent désormais à la guerre engagée par ses ordres, repris sans hésitation par ses habitudes de vie paresseuse et inutile. La chasse et la santé de la Reine pour la

1. Voir notre tome III, Le Secret de Dubois et le chapitre très complel que M. Baudrillart a consacré à la conspiration bretonne [Philippe Y et le duc d'Orléans, chap. vu, p. 373 et suivantes).

cinquième fois enceinte, l'occupèrent seules quand l'ennemi détruisait ses flottes et ses armées.

Un instant, Alberoni put croire enfin, ou du moins espérer, que cette lassitude de son maître et la leçon des événements détermineraient la paix. Pour fléchir l'orgueil de sa nièce, le duc de Parme, plus menacé que jamais par les progrès des Impériaux, lui avait envoyé au début de juillet 1719 un conseiller extraordinaire, porteur d'avis pacifiques, le marquis Scolti. Les deux Italiens réunirent au mois d'août leurs efforts et tirent enfin avouer aux souverains que le point d'honneur n'exigeait pas de plus longs sacrifices1. Le 31 juillet 1719, Scotti quittait Madrid, persuadé que la Reine allait eniin s'incliner devant le fait accompli. Pour ménager son amour-propre en flattant ses espérances, les hommes d'Etat Farnèse avaient imaginé un détour ingénieux; Scotti s'en allait non à Paris, ni à Londres, ni au-devant des vainqueurs, mais à La Haye auprès des Hollandais, demeurés neutres en fait pour les prier d'adoucir, par une sorte de médiation et dans les formes d'un congrès, la capitulation de l'Espagne vaincue 2.

Quand il arriva le 12 août à la cour de France, fidèle à ses ordres, l'envoyé d'Elisabeth Farnèse demanda la permission de réserver aux Etats généraux la primeur de son message de paix. L'abbé Dubois, l'ambassadeur de Georges 1er et le Régent se mirent alors d'accord résolument pour fermer au messager l'accès de la Hollande3. En vain Scotti et l'envoyé de Parme à

1. Alberoni l'écrit à Rocca, le r> septembre 171'.». p. 635; Chamorel l'appril ;'i Londres de l'agent des Farnèse, Claudio Ré, et informa Dubois, le 27 juillet 1719 (A. ÉTR., Àng., t. 325, f° 59) : « il ne s'agit plus que de sauver le décorum», ajoutait-il.

2. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, 29 aoùl 1719 (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 64 .

:;. Lettre d'Alberoni à Rocca, 5 septembre 1719. — Il ressorl < 1 « - la correspondance entre Dubois el Stanhope, à celle époque, qu'en France le Régenl et son ministre se montraient d'abord favorables ;'i celle paix par la médiation des Hollandais lettres de Dubois à Stanbopc, 8 mars, 5 mai el 11 aoûl 1719, A. ÉTR., Ang., t. 322, f° 280; t. 323, f° 26»; t. 325, f°« 142 à 146). Stanhope définitivement répondit qu il ne fallait poinl de paix avec V.lberoni, ministre il faul le terrasser », L8 juillet 1719. » Il faul pousser Philippe V à se défaire de lui. .. 22 août 1719 (A. ÉTR., Ang., t. 328, I 25; t. 328, ï 31 . — Coxe, Bourbons d'Espagne, II, p. 171 .

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Paris, l'abbé Landi protestèrent-ils que leurs maîtres avaienl décidé de donner toule satisfaction aux alliés, aux vainqueurs, que la paix était immanquable, si on ne leur refusail pas ce recours à la médiation de la Hollande, dernier refuge de leur amour-propre blessé. Leurs instances échouèrent contre un parti pris de soupçon, vrai ou feint: les ministres anglais et français déclarèrent qu'une capitulation, dont on prétendail leur cacher d'abord les termes, n'était point sincère et masquait une dernière manœuvre d'Alberoni.

Ce qu'ils ne disaient point, c'était leur secrète pensée, leur résolution concertée d'ajouter aux conditions de la Quadruple Alliance une clause nouvelle que leur victoire pouvait justifier, mais qui rarement a figuré dans les traités de paix, la disgrâce complète, le renvoi immédiat d'Alberoni. Il est inutile de rechercher, avec le plus récent historien de cette époque, lequel des deux alliés, du Régent ou du roi d'Angleterre, avaiteu l'initiative de cette prétention qui fit le malheur du cardinal, et du moins lui fait honneur1. Tous deux avaient même intérêt à se délivrer d'un adversaire qui avait découvert le point faible de leurs ambitions et de leur politique. Satisfaits de la ruine de la marine espagnole, les Anglais devaient trouver plus encore leur compte à la ruine de l'administrateur dont Stanhope avait remarqué, dans son dernier voyage en Espagne, les efforts heureux et intelligents. Le Régent, pour se justifier auprès des Français de cette guerre contraire à leurs intérêts et à leurs traditions, avait avantage, après avoir chassé Cellamare, à détruire Alberoni. Entre eux, les alliés ne se faisaient point mystère de leurs intentions également hostiles au ministre d'Espagne. « La paix ne serait ni sûre, ni solide, sans l'éloignement du cardinal, » disait de Paris le 14 août lord Stair. Et Stanhope adressait à Dubois le 2 septembre un long réquisitoire contre Alberoni : « Exigeons du Roi catholique qu'il le chasse d'Espagne. Nous ne devons

1. C'est une vraie discussion entre Wiesener, III, p. 122 et 125, et Baudrillart, II, p. 371 et '.VXk — Ce que Wiesener n'a pas compris, c'est qu'il ne faul pas juger des intentions du Régenl d'après une dépêche de Stair i\\i 15 aoùl (Rec. Off., Finance, 334), qui, avec >;i fougue habituelle, n'a pas hésité à prêter ses désirs H ses sentiments au ministre français. Mieux eût valu consulter la dépêche même de Duboisà Senecterre du 14aoùt 1720, précisément aux A. ÉTR., Auy., t. 325, f° 142.

consentir à la paix qu'en le perdant. Toute paix faite avec le cardinal ne serait proprement qu'un armistice sans terme1. »

Ce fut ainsi, par la volonté de ses ennemis et non par sa faute, que désormais aux yeux des contemporains et même de la postérité, la paix parut subordonnée à la disgrâce d'Alberoni, comme la guerre avait paru être une conséquence de sa fortune et de son crédit. Il fallut cependant, pour achever sa perte, comme pour armer les Français et l'Angleterre contre lui, une dernière intrigue dont la haine curieuse de Saint-Simon même ne put alors se procurer le détail. Le secret en a été gardé jusqu'à nos jours dans les archives des princes Farnèse, pour la raison qu'il ne leur faisait guère honneur.

L'histoire de cette intrigue qui précipita la paix et la ruine d'Alberoni est trop peu connue pour que nous n'en fassions pas le récit complet. Nous en connaissons déjà le principal acteur, ce singulier Peterborough qui, au début du xvme siècle, a traversé toutes les cours et tous les partis, « le vieux Don Quichotte » suivant l'expression de Stanhope, « le dernier des chevaliers errants2 ».

On se rappelle ses négociations avec la cour de Parme et le maréchal d'Huxelles en 1717, ses mésaventures en Italie, ses efforts pour rapprocher et liguer l'Espagne et le Régent contre les whigs, ses ennemis et l'Empereur, et comment, au mois de novembre 1717, il avait failli y réussir. Une maladie grave de Philippe Y avait paru menacer l'autorité des Farnèse à .Madrid. Et pourtant, avec une obstination peu conforme à sa mobilité ordinaire, Peterborough n'avait pas cessé de poursuivre son plan favori, la réunion de Philippe V et de la cour de France par l'intermédiaire «1rs princes de Parme. Il s'était rattaché avec ardeur à Nancré qui conseillait à l'Espagne de se rendre, au Régent de la ménager. Il pressait le duc de Panne de donner de sages avis à Philippe V, de le détourner de toute entreprise offensive. D'une part il écriv;iil sans cesse dans ce sens à son ami, h; ministre de Parme, Gazzola. De l'autre, il proposait au

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