Ibid., lettre du 17 décembre, p
réduit lui-même à défendre ses frontières. Dans la détresse où ils se trouvaient, les Bourbons penseraient-ils encore à l'Italie? Le rappel de leur meilleur général indiquait qu'elle passait au dernier rang de leurs préoccupations : la France d'abord ; l'Espagne ensuite. « Après tous ses malheurs, écrivait, Louis XIV, le 24 octobre 1706, le roi d'Espagne doit s'attendre àdegrands démembrements de sa monarchie. «Cette résolution, les Farnèse la redoutaient autant qu'ils la pressentaient. Il leur parut que s'il y avait un homme capable de l'empêcher, de plaider leur cause auprès de Louis XIV, c'était le général prince du sang à qui le roi recourait en sa détresse. Si, Vendôme sauvait la France, son crédit serait peut-être assez grand pour sauver ensuite l'Italie. Vendôme demeurait ainsi le Dieu lointain qu'on invoquerait avec succès, pourvu qu'un agent parmesan, en possession de sa confiance, en état de le voir à l'instant propice, maintînt entre lui et la cour de Plaisance le contact nécessaire. Alberoni fut cet agent : cette mission qu'on a crue intéressée, parce qu'elle servit sa fortune, eut ainsi pour motif la volonté de ses maîtres, pour objet son pays natal, et, pour rançon du profit que personnellement il y trouva, beaucoup de fatigues et de périls.
Les Bourbons et les Farnèse dans la Guerre de succession d'Espagne. — Alberoni et Vendôme en Flandre.
Quinze jours après son départ d'Italie, l'abbé arrivait à Versailles où se trouvait la cour1. Pressé de prendre les instructions du roi, Vendôme n'avait pas ménagé les marches forcées des Alpes à Versailles : et de Versailles encore, quand les ordres furent donnes, il gagna aussi vite la frontière de Flandre, inspecta Valencienncs et rassembla à Lille l'année désemparée par la défaite2. La situation était mauvaise, les
1. « Arrivé ;"i la cour le dernier de juillet 1706 », dit Saint-Simon, éd. de Boislisle, XIV, p. 15.
2. Lettre d'Alberoni à Rocca, datée de Lille, 9 août 1708, p. 31.
troupes découragées, Menin assiégé de près par l'ennemi. Tout ce qu'on pouvait espérer, c'était que les soldats de Ramillies, rassurés par la présence de Vendôme, l'aideraient de bon cœur à l'organisation de la défense. Cela se fit peu à peu. La cavalerie était forte et nombreuse ; l'infanterie se reconstituait de jour en jour. Marlborough, satisfait de sa victoire et craignant de la compromettre, se contenta d'occuper Dendermonde et Ath. Vendôme lui ferma à Quiévïn la route de Charleroi et deMons*. La campagne de 1706 s'acheva, sans que le Hainault, après le Brabant, eût été envahi par l'ennemi.
Alberoni avait, comme en Italie, suivi ces opérations : tous les huit jours il envoyait en Italie, au ministre Rocca, au duc de Parme, doubles nouvelles de l'armée de Flandre, racontant cette guerre en homme de guerre. Il se donnait à dessein le ton et l'allure d'un officier italien de la France, pour mieux masquer l'objet de sa mission. Il feignit de n'avoir en Flandre d'autres relations qu'avec son colonel, d'écrire à Parme à un ami, à son père, non à son maître. L'artifice était transparent : son colonel, c'était Vendôme ; l'ami, le duc lui-même. Mais le nombre des lettres qui se perdaient en route, entre Lille et Plaisance, justifiait cette précaution. Impuissants à se défendre contre les Impériaux, les Farnèse avaient intérêt à leur cacher le secret des espérances qu'ils fondaient sur leur défaite en Flandre2. C'était pour ce motif aussi qu'ils écrivirent rarement d'abord à l'abbé : leur silence provoquait continuellement ses plaintes.
Lorsqu'on se figure Alberoni quittant avec joie l'Italie pour suivre Vendôme et faire son chemin dans le monde, c'est encore une illusion que sa correspondance dissipe. Loin de la terre natale, il a éprouvé d'abord la tristesse naturelle de l'homme qui quitte tout, foyer, amis, patrons pour une destinée inconnue. « Votre silence, écrit-il le 4 octobre 1706 au comte Rocca, est bien cruel. Vous étiez le seul qui me soulageait des peines que me cause un si grand éloignement, mais il faut que vous ayez fait
1. Naturellement c'est un reproche grave de Saint-Simon à Vendôme qui, dit-il, avait laissé faire aux ennemis « ce qu'ils avaient voulu» : Mémoires, éd. de Boislisle, XV, p. 130.