Lettre d'Alberoni à Roeca. 27 novembre 171*.», p
sance tous les hommes d'Etat « l'assemblée de ses amis », le comte Rocca, le premier ministre Santi, le comte Gazzola, peutêtre avec la joie secrète d'humilier l'homme du peuple dont la fortune les avait offusqués, se liguaient résolument. A Paris, le Régent avec Dubois suivait et encourageait l'intrigue. « Il est nécessaire, écrivait à Scotti le comte Rocca, le 2 novembre, que vous vous procuriez un entretien direct avec le Roi, avec la Reine. » « Periculum in morai », insistait le duc d'Orléans.
Le 16 novembre 1719, Scotti put enfin annoncer à son maître qu'il avait trouvé le moyen de parler en secret à la Reine, et ensuite au Roi. « C'est chose faite, maintenant : que le cardinal le veuille ou non, je ne partirai d'Espagne que sur l'ordre de Votre Altesse. Quand je voudrai parler à Leurs Majestés, ce seront elles qui, pour tromper la surveillance du cardinal, me feront appeler. Je ne lui rapporte de mes entretiens avec le Roi que ce qui est convenu avec lui. Je vous dirai un jour comment j'ai fait : le cardinal ne parviendra jamais à le savoir2. »
Les positions prises par Alberoni pour défendre son crédit à Madrid étaient désormais tournées. La corruption fut certainement le moyen qui fit le succès de cette intrigue, et l'argent le nerf de cette guerre engagée par les souverains d'Europe, sournoisement, contre le cardinal. Payé par les Anglais, Peterborough avait payé, d'avance et comptant, le concours des politiques parmesans. Gagné aussi au Palais-Royal par des arguments d'une singulière valeur, le marquis Scotti, pour se faire entendre delà Reine en dehors du Roi et d' Alberoni, les employa à son tour auprès de la seule personne qui eût le pouvoir de parler un quart d'heure par jour à Elisabeth, 1' « azafata », une Italienne venue de. Parme avec elle, Laura Piscatori. « C'est une brave femme, disait Scotti, mais qui se laisse conduire par le plus vil intérêt. » A l'heure où la Reine sortait du lit conjugal pour se chausser et
1. Lettre (!<■ Peterborough m Stanhope, 20 novembre 171'.'; Manon, II, p. 378.
— Lettre de Landi à Dubois, 26 novembre L719 (A. ÉTR., Parme, t. VI, f° 1D4).
— Lettres de Dubois et du Régent ;'i Peterborough, 9 décembre 1719; à Landi, Il décembre 1719 A. ÉTR., Parme, I. VI. I'"- 109 à 112, ri Esp., t. 292, f 348 .
2. Lettres <!<• Scotti au duc de Parme (Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 55); e( à Rocca, 16 novembre 1719, Bersani, Alberoni, p. 276.
prendre sa robe de chambre, l'unique mc-menl où le Roi la quittât pour procéder à sa toilette, Laura Piscatori, dûment récompensée et payée, avait pu enfin lui remettre, à l'insu du ministre, un billet du duc de Parme qu'un courrier extraordinaire avait, sous un déguisement de pèlerin, porté à son adresse. « J'écrirai un jour ce qu'il m'en a coûté de peine, de patience, el d'écus pour obtenir ce miracle » mandail à Parme l'artisan principal de celte intrigue1.
Désormais, Alberoni ne pouvait plus interdire les entretiens des souverains avec le confident de Ja cour de Parme. Laura Piscatori, jalouse de la faveur que le cardinal lui avait toujours refusée, et qu'il accordait à sa gouvernante DonaCamilla, soutint de ses mauvais propos l'effet des reproches et des insinuations calomnieuses que le marquis Scotti, autorisé par le duc de Parme, «ne dut pas ménager au colosse qu'il fallait abattre». Très fin et très rusé, sous son aspect extérieur de gros gentilhomme, le marquis témoignait au cardinal la plus grande confiance, lui parlait encore le 27 novembre de son prochain retour en Italie, lui promettait de le justifier auprès des Farnèse : et le même jour à force de répéter à Philippe V que son ministre, par ses entreprises chimériques, ses coups de tête et ses empiétements sur l'autorité royale, l'avait exposé aux humiliations et aux risques de la défaite, il l'avait enfin décidé à rejeter sur Alberoni la responsabilité et la honte de la capitulation. « Si les alliés veulent l'expulsion du cardinal, les souverains raccorderont. »
Ce fut à ce moment que l'intrigue tramée d'autre part en Italie par Peterborough vint mettre en demeure le vieil homme d'Etat qui s'était dévoué aux Farnèse de choisir entre la honte et la disgrâce, entre l'aveu de fautes qu'ils lui avaient imposées et la chute qu'ils lui préparaient. 11 est peu probable, si l'on en juge sur cette lettre adressée de Madrid par Scotti, le Ie'" décembre, que ce choix, qui l'eût déshonoré, l'eût sauvé : « Sans la pression de Peterborough, j'avais déjà amené les souverains à accepter la paix par l'exclusion du cardinal Alberoni.
1. Lettres capitales et inédites de Scotti au duc de Parme, 9 el 16 novembre 1719 [Abch. Nap., Farnesiana, fasc. 55).
Ce n'a pas été sans peine. Le cardinal ne s'en doutera pas jusqu'à ce que nous fassions le coup *. »
Quand le cardinal reçut, le 28 novembre 1719, à Madrid, le conseil expédié par les ministres de Parme en toute hâte, et concerté avec Peterborough, de s'humilier devant les Alliés, devant le Régent, l'Empereur et Georges Ier, il crut pouvoir le rejeter fièrement, et escompter encore l'approbation de Philippe Va son refus : « Le marquis Scotti m'a signifié ce que Votre Altesse lui a mandé par un courrier extraordinaire. J'ai communiqué l'avis aussitôt à Leurs Majestés. Il leur a paru difficile d'autoriser une pareille démarche, faite en leur nom, alors que toutes les offres consignées dans le billet de Votre Altesse ont déjà été faites au duc Régent et méprisées par lui. L'Anglais qui est venu faire cette proposition à Votre Altesse est regardé ici comme un fou très solennel et un grandissime fripon. Le nom seul de ce personnage a suffi pour écarter Leurs Majestés de ce projet2. »
Ace moment encore, et pour refuser l'offre venue de France, croyant mieux connaître les intentions de Philippe V irrité surtout contre le duc d'Orléans, Alberoni s'efforçait de traiter avec l'Empereur et lui demandait la main d'une archiduchesse pour l'infant Don Carlos. Il envoyait à Stanhope un réfugié français Seyssan pour lui offrir, au nom de son maître, le commerce du Mexique. Quand il parlait ainsi et négociait au nom du roi d'Espagne, avec l'autorité qu'il croyait encore tenir de sa faveur et de sa volonté, il ne se doutait point que déjà Philippe V, cédant aux exigences de l'Europe et des Farnèse, lui avait retiré sa confiance. Il continuait à opposer aux intrigues qui avaient déjà produit leur effet à Madrid et à Parme un fier dédain. « Je m'en inquiète peu, en ce qui me regarde. Si je dois quitter l'Espagne de la manière qu'on pense, ce serait une belle et glorieuse sortie et de nature, si j'étais vaniteux, à me satisfaire en plein. »
Pour le chasser cependant, Philippe V n'attendait plus qu'une
1. « Sento il colpo vicino. » Lettre de Scotti au duc de Parme, le 23 novembre L719 Au ii. Nap., Farnesiana, fasc. 55).
2. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, 29 novembre 1719 Arch. Nap., Farnesiana, fasc. 64). — Même lettre à Rocca, p. 642.
LA DEFAITE D'ALBERON] 377
occasion ou qu'un prétexte: s'il avait d'abord résisté à l'idée de sacrifier aux vainqueurs, au Régent surtout qui l'humiliait, un ministre qui l'avait bien servi, cette idée, une fois arrêtée dans son esprit entêté et médiocre, devait décider du sorl d'Alberoni. Il lui avait paru, à l'examen, moins déplaisanl <lr céder aux exigences des Alliés, s'il pouvait se donner l'air de délivrer ainsi l'Espagne d'un ministre qui la ruinait. En ce cas, le vaincu, ce ne serai! pas lui, mais le cardinal. 11 se disposa à accepter celle ressource que les Alliés et les Farnèse avaient ménagée à son orgueil. De plus, le père Daubenton, le confesseur tout-puissant, mécontent d'Alberoni qu'il soupçonnait d'avoir voulu donner sa place à un jésuite italien, le père Castro, entretint chez le Roi ces dispositions et se ligua avec Scotti.
Le terrain ainsi préparé, jusqu'au début de décembre, Seotti resta trois jours sans aller à la cour ; le Roi et la Reine le tenaient secrètement au courant. Ils s'en furent, le 5 décembre, à la chasse pour éviter les reproches du cardinal, et le jour même, Alberoni recevait du secrétaire du Roi, Miguel Duran l'ordre de quitter le ministère immédiatement, Madrid avant huit jours, l'Espagne avant trois semaines1. Il demanda une audience au Roi, en vain. On ne lui laissa le droit que d'écrire.
Alberoni savait d'où venait le coup qui le frappait : « Votre Seigneurie apprendra du marquis Scotti ce qui se passe. »
« C'était là, écrivait-il tristement au ministre Rocca, le 6 décembre, le moindre sacrifice que l'on pouvait faire pour donner la paix à l'Europe-. » Le duc de Parme l'avait formé, le duc de Parme l'avait élevé, le duc de Parme le rappelait. 11 se soumit avec une entière résignation à ses ordres, avec l'espoir de le servir encore. « En Italie où je vais, je serai plus à même, écrivaitil au duc de Parme, de recevoir les ordres respectés de Votre Altesse 3. »
1. Le récit très précis, très fidèle a été fait par Scotti au duc de Parme, dès le 6 novembre 17H>, et surtout le 20 janvier 1720 Amu. N vc, Faimesiana, fasc. 55). Cette dernière lettre trahit déjà les inquiétudes et la fureur d'Elisabeth qui craint les révélations du cardinal sacrifié.