Lettre d'Alberoni à Rocca, 6 décembre 171'J, p. t
3. Lettre tout à fait curieuse écrite par le cardinal au duc de Parme (Ahcii. Nap., Farnesiana, fasc. 04 .
En revanche il manifesta sans réserve sa colère et sa rancune contre les souverains de l'Espagne : malgré ses conseils, ils s'étaient obstinés dans des aventures dont ils lui faisaient payer les frais; c'était la triste revanche d'un roi orgueilleux et faible. Le cardinal le dit très haut, en partant, au père Daubenton qu'il chargea d'une lettre pour Philippe V : furieux de ces justes accusations, le Roi jeta la lettre au feu et jura de se venger.
La disgrâce et le renvoi d'Alberoni étaient en réalité l'œuvre de la diplomatie européenne, la dernière victoire remportée sur l'Espagne par l'Angleterre avec l'aide de l'abbé Dubois. Toute l'Europe avait été mise en branle contre le malheureux cardinal : le Régent l'avait combattu pour n'avoir pas l'air de combattre directement Philippe V et de lui disputer le trône de France; l'Angleterre pour ruiner à jamais la marine espagnole ; le duc de Parme pour prévenir les suites d'un incendie qu'il avait allumé; le roi d'Espagne pour masquer la honte de sa défaite; Scotti pour prendre sa place. Aussi, la nouvelle de sa chute, fit partout l'effet d'une victoire. Le jour même, Scotti en avisa à Paris Landi , qui secrètement avertit, le 17 décembre, le Régent et Dubois. La nouvelle fut accueillie avec une joie très vive au Palais-Royal J. Dubois voulut se réserver l'honneur de faire part le premier à Stanhope de cet événement si propre à lui faire plaisir. 11 ne cacha pas celui qu'il éprouvait : « Je ne pouvais pas apprendre à Votre Excellence aucune nouvelle plus agréable dans les circonstances présentes, ni plus importante à nos intérêts communs que celle pour laquelle j'ai ordre de vous dépêcher un courrier -. »
Le courrier partit pour Londres le 18 décembre 1719, avec ordre à l'envoyé de France, Destouches, d'aller trouver Stanhope sans délai, « où qu'il fût, chez le Roi, au Parlement ou ailleurs ». 11 arriva, le 22 décembre, à l'ambassade de France à deux heures de l'après-midi : Stanhope était à la Chambre des lords, occupé à défendre encore le fameux bill sur la pairie, fort attaqué, à la
1. Lettre de Landi à Scotti, '.M décembre 1719 (Abch. Nap., Famesiana, fasc. 64 .
en ré] se à la lettre de Scotti à Landi qui esl conservée aux A. ETR., Esp.y
Mémoires ci l locuments, t. 142, f° 1 10.
2. Lettre de Dubois à Stanhope, 18 décembre 1719; Baudrillart, II. |>. 399. Lettres du même à Stair, 19 décembre 1719 Rec Off., France, vol. 354}, ci à Destouches A. ÉTR., An;/., t. 327, l" 130).
LA DÉFAITE D'ALBERON] 379
veille d'une défaite qui pouvait être grave. Destouches lui porta la grande nouvelle. L'accueil que lui firenl Sunderland el Stanhope aurait suffi à prouver la part qu'ils y avaient prise. Ils n'auraient pas agi autrement pour la plus signalée victoire : Ils se levèrent, et, tout transportés, embrassèrenl le messager. Le chancelier se leva à son tour. La nouvelle éclata dans toute la Chambre, et fut reçue avec de grands applaudissements. Stanhope la communiqua au secrétaire d'Étal Craggs qui en (il pari aux Communes. Les amis du ministère firenl éclater leur joie. L'opposition fut consternée.
C'était donc un bien grand succès pour la politique de Stanhope. Seul, il avait conçu d'abord, proposé et poursuivi jusqu'à la fin cette guerre contre le restaurateur de la marine espagnole. La chute d'Alberoni parut en Angleterre une victoire national».'1. Quelque temps après, on put voir d'où partait le coup qui avait frappé le cardinal en pleine puissance. Quand Dubois el le Régent eurent disparu, et, avec eux, la diplomatie de la maison d'Orléans, les ministres de France, les cardinaux Polignac et Fleury songèrent à réconcilier l'Espagne et Alberoni ; l'Angleterre s'y opposa : « Aucune précaution ne doit être oubliée, disait alors un ministre anglais, pour éloigner de toute intervention un homme aussi dangereux2. »
L'Angleterre avait eu cependant l'art de dissimuler ses exigences, et, si elle avait, pour achever la ruine de l'Espagne par la perte d'Alberoni, mis en mouvement Peterborough et les Farnèse, elle avait laissé au Régent et à Dubois le soin de remporter les victoires qui lui importaient le plus. Dubois, de son côté, par un même procédé, avait recouru à la diplomatie la plus secrète, aux offices de la cour de Plaisance. Et les politiques de Parme, enfin, le marquis Scotti lui-même n'avaient pas laissé voir l'action décisive qu'ils avaient exercée à Madrid sur Elisabeth Farnèse et son mari. Rien ne transpira dans le public de toutes ces menées : Alberoni, qui avait besoin du duc de Parme et de la France, pour reconstruire à Rome sa fortune ruinée en Espagne
1. Lettre de Destouches à Dubois, 21 décembre 1719 A. ÉTR., Ang., I. 327, f° 169). — Coxe, Bourbons d'Espagne, II, p. 501.