II AVANT-PROPOS
exercée par tant de détours cachés, et si fréquemment sous les apparences d'une politique espagnole conduite par Alberoni et Elisabeth au gré de la cour de Parme, que par la suite le détail et presque la trace s'en perdirent. Outre les lettres d'Alberoni au comte Rocca que j'ai publiées en 1892 d'après le manuscrit de Plaisance, la correspondance des ducs de Parme avec leurs envoyés à Madrid, à Paris, à Londres qui depuis l'avènement des Farnèse au trône des deux Siciles, fut portée et conservée dans le Palais San Severino à Naples permettent de retrouver les traces, de reconstituer les trames de cette politique secrète.
Certains de ces documents auraient dû attirer déjà l'attention de l'historien, s'il avait su les reconnaître dans le recueil où ils ont depuis longtemps passé, une collection de Nouvelles ou Mémoires diplomatiques constituée par Torcy avec les dépêches interceptées à la surintendance des Postes, reproduite presque intégralement par Saint-Simon dans ses Mémoires, et aussi accessible que toutes les éditions de ces Mémoires.
L'ignorance des entreprises cachées et des archives secrètes de la maison Farnèse a longtemps nui à l'intelligence des hommes et des choses du xvme siècle. Ainsi tout sens et toute portée ont été retirés à la politique de ce temps qui n'a plus paru qu'un misérable imbroglio d'intrigues autour d'une demidouzaine de dots et de successions. On a trop oublié surtout l'importance de la question italienne dans le règlement des affaires européennes, qui ne doit pas être et ne fut pas alors tout entier réduit au partage de l'Espagne.
Par le fait qu'héritiers de leurs cousins de Madrid, les Habsbourg de Vienne, des Allemands songent et réussissent à s'installer dans la péninsule, commence pour les Italiens toute une période de servitude autrichienne comprise entre les plans attribués sur leur pays au duc Charles de Lorraine et l'oppression de Metternich. Les Espagnols avaient cessé depuis longtemps de leur paraître des étrangers. Comment, autrement, la duchesse de Savoie, mère et tutrice de Victôr-Amédée auraitelle dit à l'envoyé de France en 1683 : « Toute l'Italie me reproche d'être dévouée aux volontés du roi, et je ne suis haïe que parce qu'on me regarde pour Française et qu'on esl persuadé que sans moi toute cette cour serait espagnole ? » Malgré l'étroite parenté des souverains, la domination autrichienne ne s'établil donc pas dans la péninsule comme une suite naturelle du
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gouvernement des Espagnols. Elle parut tout au contraire, et dès le début, comme une conquête nouvelle, une entreprise des barbares.
Le premier, Victor-Amédée II donna en Savoie le signal d'une résistance qui prit l'allure d'une mise en défense contre l'étranger. Cela ne s'était point vu en Italie depuis bien longtemps, qu'un prince italien fût par sa diplomatie seule assez fort pour imposer, comme fit le futur roi de Sardaigne, la neutralité de la péninsule aux armées de l'Allemagne et de la France. Si, en 1703, l'espoir d'une conquête en Lombardie entraînait encore la Savoie à une alliance avec l'Autriche, l'obstination delà cour de Vienne à lui refuser des avantages que seule l'Angleterre à Utrecht lui procura, la Sicile et la royauté, avait assez vite converti Victor- Amédée à la haine des Allemande. Cette haine était commune vers 1716 aux peuples d'Italie, auxquels manquait d'ailleurs pour la manifester utilement « l'union entre les souverains depuis longtemps ruinée par la défiance, l'intérêt et la vanité particulière ».
Nul pays alors n'a plus éprouvé ce sentiment que le pays de Parme ouvert sans défense et livré sans moyen de combat aux troupes allemandes, isolé au centre de cette vallée du Pô qui toujours semblait appeler et nourrir l'envahisseur. Bien que grandis au rang de princes par la faveur impériale et dans la clientèle des Habsbourg, les Farnèse, las d'une vassalité qui dans le passé avait pu être fructueuse, mais devenait trop lourde pour leur peuple, se refusèrent, d'abord au xvii6 siècle, à servir davantage les ambitions italiennes de l'Autriche. Puis, très secrètement parce que très faibles, ils cherchaient auprès de Louis XIV un point d'appui. Ce fut l'œuvre surtout de Ranuce II. S'il maria son tils Odoard, mort prématurément en 1693 d'obésité, puis son second fils François à une princesse de Neubourg, ce fut afin de se donner le droit de négocier avec la France pour sa sécurité et au besoin pour son profit dans les domaines de Mantoue, de Castro et de Ronciglione.
La crainte et l'ambition avaient ainsi orienté la politique parmesane, comme la diplomatie savoyarde, peu à peu mais résolument contre les progrès et les projets de la cour de Vienne. Toutefois, plus menacée encore et plus fragile que la maison de Savoie, la dynastie des Farnèse dut et sut dissimuler sa résistance et ses brigues, tellement que le public contemporain n'en eut ni l'avis, ni même le soupçon. Elle se dissimula adroite-