‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 37 sur 189 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

roi à Paris. Fortement retranché à Oudenarde et à Gand, prêt à bombarder Bruxelles, il vit le 28 novembre la grande armée des Alliés s'approcher de l'Escaut pour forcer le passage et faire en faveur de Bruxelles ce que les Français n'avaient su faire pour Lille. Au premier avis, le 28 au soir, le général en chef invita le duc de Bourgogne à prendre ses dispositions. Celui-ci renouvela la faute de Biron ; au lieu d'agir il se coucha, se leva tard, déjeuna longuement. La nuit avait suffi aux ennemis pour franchir l'Escaut, près d'Oudenarde '. Le lendemain l'électeur de Bavière était obligé d'abandonner en toute hâte le siège de Bruxelles. Les corps qui s'étaient avancés à la gauche de l'armée eurent toutes les peines du monde à faire leur retraite. Oudenarde et Gand se trouvèrent ainsi découvertes2.

Toujours prompt à réparer les fautes des autres, Vendôme proposa un dernier effort : en l'absence du prince Eugène, à qui on pouvait peut-être fermer le retour sur la Lys, ne devait-on pas essayer de faire parvenir du secours à la citadelle de Lille ? « Personne ne l'écouta », dit Alberoni, et Saint-Simon ajoute qu'en son camp de Tournai le duc de Bourgogne retournait au jeu de paume. Cependant, le prince Eugène revenait sans être inquiété à Lille et recevait, le 10 décembre, la capitulation de la citadelle. « Il y a peu d'exemples, écrivait-il au duc de Savoie, dans sa joie, d'une place de cette importance rendue sans que nous ayons tiré un coup de canon. »

Ce jugement de l'ennemi fut celui d'Alberoni, indulgent à Louis XIV, sévère aux généraux courtisans qui avaient paralysé Vendôme et se préparaient, avec Saint-Simon pour avocat, une défense faite d'injustices et des calomnies*: « Nous sommes des vilains. Nous servons fort mal le Roi. Nous ave/, raison ; il n'y a que le Hoi qui soit à plaindre. Il a vu qu'une armée de cent mille hommes ont laissé passer de gros convois, ont laissé prendre des villes, passer les rivières et ont trouvé le secret de

1. Paint-Simon lui-même est bien obligé df avouer ces fautes du «lue dt> Bourgogne, sa pusillanimité, >m\ indifférence [éd. de Boislisle, .\YI, p. 456).

2. Même texte de Saint-Simon, p. 465, et lettre d'Alberoni, 3 décembre 1708 [de Douai .

3. Lettres d'Alberoni à Rocca. à Bbselli, des8el 14 décembre Vrch. N\i\\

venir finir ici la campagne dans le pays d'Artois. Tout cela est vrai à notre grande honte. Il n'y a que le Roi qui est à plaindre, puisqu'il n'y a pas sur la terre prince qui récompense mieux et soit plus mal servi. » Partir en guerre avec les plus belles espérances, une belle armée, et revenir à travers une frontière envahie parles ennemis, sans avoir rien tenté pour la défendre, sans avoir pu rien tenter surtout, l'épreuve était rude pour un homme du métier, amoureux de sa réputation tel que Vendôme.

Aussi ne voulait-il pas revenir. Inaccessible au découragement, encouragé par Alberoni, qui ne se résignait pas à cette chance mauvaise, il avait résolu de rester à l'armée pendant l'hiver s'il le fallait, tant que l'ennemi n'aurait pas pris ses quartiers. Il fortifia la Bassée et Saint- Venant, courut à Gand et à Bruges pour y prendre ses dispositions de défense.

Le duc de Bourgogne n'entendit pas de cette oreille : il lui tardait de revoir sa femme et la cour; inutile à l'armée, il préférait les éloges des courtisans aux reproches de Vendôme. Il obtint de la faiblesse de son grand-père et de Chamillart, stylé par Mme de Maintenon, l'ordre de séparer l'armée et de la répartir dans ses quartiers. Le jeune prince, las de la guerre, ne voulait pas que Vendôme la fit sans lui, que par son activité il pût réparer et prouver sa propre nonchalance1. Ils revinrent tous deux le 14 décembre et laissèrent le champ libre à leurs adversaires, trop heureux d'occuper à si peu de frais Gand et Bruges. « Voilà une réputation acquise à bon marché par le prince Eugène. Il faut en savoir autant que j'en sais pour en parler ; ainsi nous ménageons plus que ces barbares notre humanité. Nous faisons bien voir que nous sommes des hommes, et non des bêtes 2. »

Réticences et sarcasmes étaient la double forme des colères de Vendôme que traduisait ainsi l'abbé son confident, furieux lui-même des échecs immérités de son ami, de la gloire du prince Eugène, « le chef des barbares » Allemands. Avec la France vaincue, Alberoni voyait ses espérances évanouies, ses peines inutiles, l'Italie sans ressources, sans défense à jamais.

1. Voir Saint-Simon, éd. de Boislisle, XVI, p. 466 et en note la lettre écrite par Louis XIV à Vendôme d'après l'original de Chantilly, le 7 décembre 1708.

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