Lettre d'Alberoni à Rocca, 6 janvier 1709, p
Alberoni et Vendôme en Espagne.
L'Espagne aux Bourbons, l'Italie aux Habsbourg.
« Vous avez entendu parler, mon cher Comte, écrivait Alberoni à son ami Rocca, de tous les agréments dont j'ai joui. Vous ne savez pas les peines et les dégoûts que j'ai eus. » Quand il évoquait ces jours d'épreuve, il pensait à cette année 1708, où il avait attendu, du génie de Vendôme, une campagne en Flandre décisive pour la gloire de son protecteur, fatale aux alliés, aux Allemands dont les armées ravageaient l'Italie. 11 n'avait alors été ni satisfait, ni payé de sa peine : on avait vu une armée de cent mille hommes sous un tel chef, « se faire battre, laisser passer de gros convois, laisser prendre des villes et franchir des rivières, et trouver le secret de finir la campagne dans le pays d'Artois, dans la France envahie1 ».
L'abbé revenait à Paris le 14 décembre, triste, de la ruine de ses illusions, furieux de la honte infligée à Vendôme par la désobéissance de ses lieutenants et par la pusillanimité du duc de Bourgogne, plus furieux encore de ce que Louis XIV eût empêché son ami d'employer l'hiver à réparer les fautes commises depuis l'été. Il accompagna Vendôme à Versailles, dans cette cour d'où les cabales étaient venues l'atteindre à l'armée, où elles devaient le poursuivre jusqu'à sa mort, au delà de la mort même par les Mémoires de Saint-Simon. Vendôme (Mail bien résolu à leur tenir tète, Alberoni à le soutenir.
L'accueil du Boi fut d'abord excellent, et l'abbé en eut sa part. Saint-Simon enrageait de le rencontrer auprès de son protëcteur qu'il ne quittait pas, de voir ce « bas valet », admis partout aux réceptions, à la messe, assez osé pour se faire remarquer du Roi2. Quelle "effronterie 1 Pendant deux jours les familiers
1. Lettre d'Alberoni ;'i Rocca, 3 décembre 1708, p. 90, et à Boselli, du 25 décembre 170* |Arch. .\ai>., Farnesiana .
?. Saint-Simon, éd. de Boislisle, XVI, p. 481-483. — De Sourches, Mémoires. — Alberoni, lettres de janvier 1909 ;m comte Rocca.
du duc de Bourgogne, comme Saint-Simon, continrent leur rage contre le bâtard, contre le plébéien introduit par lui dans les salons de Versailles. On se saluait de part et d'autre poliment, et comme de force. Le marquis d'O, jaloux de faire sa cour au duc de Bourgogne et à M,,,e de Maintenon, sa protectrice, dévot de profession qui n'en était pas à son premier manège, rompit le silence qui ne pouvait durer. C'était l'éclat prévu, cherché : « Voilà ce que c'est, dit-il à Vendôme, de n'aller jamais à la messe. Vous voyez quelles sont nos disgrâces ». Le général esquiva le sermon calculé du dévot par une plaisanterie bien française : « Croyez-vous que Marlborough y aille plus que moi1. »
Le lendemain, comme le duc était toujours rare à la cour, il annonça son départ pour Anet et fit ses invitations aussi recherchées d'ordinaire que lesMarly du Roi. Ce brusque départ parut aux courtisans l'indice d'une disgrâce. Saint-Simon crut les voir moins empressés au voyage d'Anet : « ils tâtaient le pavé de ces quinze lieues2 ». Ce n'étaient là encore que des apparences mal interprétées.
Alberoni était renseigné de plus près par les plaintes de Vendôme. Ce prince, le dimanche, avait eu un entretien avec le Roi qui l'avait écouté, comme toujours, avec bienveillance. Aussi franchement qu'à Oudenarde il rappelait le duc de Bourgogne au devoir et à l'obéissance, à Versailles il avait exposé au grand-père les torts de son petit-fils. Le vieux Roi, malgré son penchant pour Vendôme et le prix qu'il attachait à ses services, n'eut pas le courage de lui donner raison. Il n'avait plus, disait Alberoni qui voulait encore l'excuser, la vigueur nécessaire pour heurter l'influence de Mme de Maintenon, de la petite duchesse, pour faire tort à un prince de son sang3. La fin de l'entretien fut que Vendôme pria le Roi de ne plus l'employer, et résolut de ne paraître à Versailles, où triom-