‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 41 sur 189 · Lettre d'Alberoni à Rocca, 15 avril 1709, p · texte numérisé non relu

Lettre d'Alberoni à Rocca, 15 avril 1709, p

de sa rancune, c'est peu probable !. Du moins celui qui les donnait prêchait d'exemple. Il pouvait lui représenter l'Italie, son pays, ruiné, sans ressources, épuisé par la guerre, par l'hiver épouvantable dont la Lombardie avait souffert comme la France, soumis à la loi du plus fort, abîmé de fond en comble, si la guerre durait. A quoi avaient servi, depuis bientôt sept ans, tant d'efforts pour sauver l'Italie des griffes de l'Allemand, avec l'espoir que la France et Vendôme les mettraient à la raison ! Lui aussi était rebuté du métier, et se raidissait contre la mauvaise fortune2. Il en donna une preuve éclatante.

Moins tenaces, moins philosophes que lui, désespérant de la victoire des Bourbons, les Farnèse, comme les courtisans, voulurent abandonner Vendôme. En avril 1709 ils songèrent au rappel d'Alberoni, devenu à leur yeux très inutile. Décidément, ils lui reprenaient la maison qu'ils lui avaient laissée à Plaisance3. Puis un prétexte vint à point leur fournir l'occasion de faire rentrer en Italie leur envoyé. Les courtisans s'étaient imaginé à Versailles d'impliquer Alberoni dans la disgrâce de Vendôme. Le prétexte fut aisé à trouver : le Roi avait blâmé l'abbé de sa lettre sur Oudenarde rendue publique, mais sans le punir. A son retour, Louis XIV parut l'avoir oublié. Ce fut un moyen très simple de raviver sa colère, que de lui présenter une autre lettre, signée de Campistron, plus sévère encore pour le duc de Bourgogne et son entourage : un duc, Villeroi qui l'avait eue en mains, peut-être Saint-Simon qui la tenait de lui, s'en chargea et ne manqua pas d'insinuer que le véritable auteur était Alberoni. Le prétexte était bon pour conseiller au duc de Parme de lu rappeler, sous peine de voir son envoyé à la Bastille.

Averti à temps par le comte Pighetti, l'agent ordinaire des Farnèse à Paris, l'abbé se hâta de se disculper, en traitant de la bonne façon « le guerrier philosophe, qui avait fait jouer ce ressort pour tromper son maître ». Menacé, il menaçait : « Nous sommes sous un climat inconstant; on n'est pas encore mort.

1. Voir les témoignages contraires de Saint-Simon, XVII, p. 327 ou bien de la marquise d'Huxelles citée par de Boislisle Ibid., i>. 325, note :> .

'-'. Correspondance d'Alberoni avec le comte Rocca, d'avril à aoûl 170'.». et avec Boselli, 'j ci 1 1 |,in, (709 Arch. Nap.).

3. Lettre d'Alberoni à Rocca, '•» mai, M mai, 23 juin, p. 100, 102, 104.

ALBEKONI ET VENDOME EN DISGKACE 57

Quelqu'un qui cabalize voudrait bien ne pas l'avoir fait. On recule quelquefois pour mieux sauter. Je ne suis pas encore à la Bastille1. » L'affaire en effet n'eut pas de suite. Mais il parut bien que le duc François saisit ce prétexte de mettre fin à une mission à ses yeux désormais stérile : Alberoni refusa de partir sans l'agrément de Vendôme.

11 était sincèrement las sans doute de ce qui se passait en France, dégoûté des intrigues et des cabales. Mais un pressentiment l'avertissait qu'il pouvait être encore utile à Vendôme et qu'en disgrâce un jour, ce prince pourrait le lendemain servir et servirait mieux les Italiens, fidèles à son malheur. Pressentiment de joueur sans doute, obstiné à calculer les retours de la chance; dévouement dont il avait donné des preuves au début de sa vie ; mais courage aussi et sacrifice à une cause assez grande pour n'être jamais délaissée, enlin et surtout instinct naturel qui demeure le trait saillant de cette physionomie d'homme encore tout près de la nature, habitué, comme l'arbre courbé sous la tempête, à laisser passer l'orage. « Tempo e patienza, tout passe, dit-il avec un proverbe italien. Il faut des gros coups pour abattre de gros chênes2. » Le coup qui venait de frapper Vendôme et la diplomatie d'Alberoni, succédant à d'autres qui eussent découragé de moins patients, ne fut pas pour l'abbé encore le coup de grâce des intrigants à sa fortune. Après un proverbe italien, un proverbe français, le langage du bon sens, de la philosophie pratique tout au moins chez les gens du peuple : « le diable n'est pas si méchant comme on croit ».

Bref, Alberoni demeura à Anet. Et Ton peut croire que le bruit de sa résolution vint à Versailles. Saint-Simon ne se doutait pas, lorsqu'il l'enregistra, de l'importance qu'un grand seigneur disgracié pouvait attacher à rencontrer chez ses amis tant de constance. « Ce colosse tombé à terre, dit-il avec joie et mépris, n'eut de recours que dans ses vices et ses valets 3. » La ressource était plus grande qu'elle ne paraissait. Pendant près

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