‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 42 sur 189 · Saint-Simon, éd. de Boislisle, XVII, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, éd. de Boislisle, XVII, p

de deux années, par les soins de l'abbé, les divertissements se succédèrent : comédies, partie de chasse, soupers et cercles d'amis, à Anet ou dans le château de la Ferté-Alais qui était le centre des plaisirs d'été. Ces fêtes, très recherchées, peu à peu ramenaient à Vendôme les courtisans, lui faisaient oublier sa demi-disgrâce. L'abbé, qui les égayait de son esprit et y dépensait son savoir-faire, prenait une place d'autant plus grande, que d'autres étaient vides. Il se haussait par ce métier de consolateur, au rôle de conseiller. Sa diplomatie, à l'épreuve des accidents du présent, était attentive à l'avenir1. Dans les sousentendus de la correspondance secrète qu'il continuait d'entretenir avec la cour de Parme, on la devine active, préoccupée des moyens de ramener Vendôme au premier plan, à la tête des armées. Un projet se dessina, dès le mois d'avril 1709, que le prince ignora d'abord, dont Alberoni parait avoir eu l'initiative, dont il tint entre ses mains tous les fils mystérieux.

Au moment où, parla faute du duc de Bourgogne, les Farnèse perdaient le concours de la France et de Vendôme, l'abbé, avec une dextérité qui lui fit honneur et une singulière clairvoyance, s'est retourné du côté des Bourbons d'Espagne. Philippe V, comme Vendôme, se trouvait au mois d'avril 1709 dans l'abandon : les défaites de Flandre inclinaient fortement Louis XIV à la paix, à l'annulation du testament qui avait placé son petit-fils sur le trône d'Espagne. Le rappel des troupes françaises était déjà déridé à Versailles, lorsque Philippe V, encouragé par la fidélité de ses sujets, l'énergie de la Beine et de Mmc des Ursins, prit à Madrid la résolution de se défendre seul cl de périr plutôt que de se retirer. Pour soutenir celle résolution désespérée, qu'Alberoni connut par le duc d'Albe envoyé d'Espagne à Paris, il fallait au roi d'Espagne un général. Vendôme à Luzzara lui avait conservé l'Italie. Il élail disponible, et capable de lui conserver l'Espagne en cette crise décisive.

Dès le mois de mai 1709, Alberoni écrivail à Parme : » 11 sérail à souhaiter pour le bien du roi d'Espagne que M. le duc d'Albe lui son ministre d'État et que, sous son ministère, Son

1. Voir notamment ses lettres à Rocra du 2 avril, du lu mai 17o'.i, \>. 101, 102.

Altesse pût commander la seule armée d'Espagne... Il donnerait encore à penser aux ennemis1. » Dès lors apparaît son intention de rapprocher dans l'intérêt de leur gloire commune Philippe V et Vendôme, tous deux victimes des fautes et des intrigues de la cour de France. Il met en jeu des ressorts cachés, l'agent de Parme à Paris, Pighctti, familier du duc d'AIbe. Il loue et soutient la fermeté de cet Italien. Il aide Pighetti à recouvrer ses honoraires d'envoyé que le ministère des Farnèse lui faisait beaucoup attendre2. 11 appelle à l'aide un Bolonais, colonel du Royal-Italien, ami d'Albergotti, de Vendôme H des Espagnols, le marquis Monti qu'il employa dans toutes les circonstances critiques de sa vie. Entre la cour de Vendôme ri les milieux parisiens où l'intrigue se poursuivit, l'officier il a lien était l'émissaire discret du complot. Le mot d'ordre, ce fut le réveil et la résistance de l'Espagne. « Philippe V soutiendra tout seul sa cause, écrit l'abbé le 5 juin 1709. On aura de la peine à le retirer d'Espagne. S'il avait un bon général, il ne laisserait pas d'embarrasser les ennemis. La nation est capable de se porter à des extrémités d'honneur et de bravoure à faire parler d'elle. »

Le dessein sans doute n'était conforme ni aux volontés de Louis XIV, ni au vœu des Farnèse, qui se hâtèrent, en apprenant la mission pacifique de Torcy à La Haye, de faire passer en Hollande un agent, le comte Ottavio San-Severino3. L'Italie demandait la paix autant que la France. Alberoni n'était point insensible « aux malheurs prolongés de son pauvre pays aux abois4 ». Mais il était d'accord avec le roi d'Espagne et ses conseillers pour ne pas souhaiter une paix à quelque prix que ce fût.

Le 15 juillet 1709, Philippe V écrivait en effet à Louis XIV pour lui demander formellement le concours de Vendôme5. Six

1. Lettre d'Alberoni à Rocca du 9 mai 1709, datée de la Ferté-Alais, p. 100.

2. Lettres du 5 juin 1709 au 57 octobre 1709 de la Ferté-Alais et Paris.

3. Sur cette mission voir Poggiali, Memorie Sloriche, t. XII, et lettres d'Alberoni au comte Rocca, du 27 mai 1709 et du 7 mai 1710, p. 103, 117.

4. Lettres d'Alberoni à Rocca, 27 mars 1709, p. 96 ; 29 janvier 1710, p. 113. etc.

5. Saint-Simon, éd. de Boislisle, XIX, p. 110 et la note 1. Lettre d'Alberoni à Boselli, 30 juillet 1709 (Arch. Nap.) qui marque un refus de Louis XIV : « C'était la faute de deux mégères, la duchesse de Bourgogne et M"" de Maintenon, plus attentives à leurs fureurs qu'au bien de deux monarchies. »

mois après, il le réclamait avec la môme insistance1. A cette époque, la question fut tranchée par les exigences des Hollandais. Un nouveau désastre des Français à Malplaquet,les rigueurs de l'hiver, l'épuisement des finances décidèrent Louis XIV et son conseil à traiter encore au mois de janvier 1710. Pouvait-on envoyer Vendôme en Espagne et Torcy à Gertruydenberg? D'ailleurs, c'étaient les mêmes confidents du vieux Roi, Madame de Maintenon, le duc de Bourgogne, qui refusaient encore à Vendôme l'occasion de servir, et au roi d'Espagne son royaume. Mêmes colères à Anet et à Madrid contre l'entourage pusillanime de Louis XIV ; même impuissance aussi à détourner le roi de France d'une paix qui après tout était bien nécessaire (février 1710) 2.

L'entêtement des Hollandais à Gertruydenberg, surtout leur insolente prétention de forcer Louis XIV à combattre son petitfils prolongèrent la guerre, rendirent à Philippe V l'espoir de garder son royaume, à Vendôme et à l'abbé les moyens de quitter leur retraile. La perspective de campagnes nouvelles, de nouvelles misères pour l'Italie ne laissaient pas l'abbé indifférent au succès de son intrigue. On ne peut nier pourtant qu'il ait eu plaisir à écrire à Parme ce billet : « Philippe V n'aime pas de sortir, à moins que la force ne l'y oblige3. » 11 apprenait que le 15 mars 1710 un grand conseil tenu à Marly avait décidé, en principe, la reprise des hostilités ; que le Roi venait enfin d'accorder Vendôme au roi d'Espagne, et que celui-ci, impatient d'agir, priait son grand-père ne ne pas retarder davantage cette grâce essentielle. Le bruit s'en répandit : « Tout Paris, ajoutait Alberoni, veut que le duc de Vendôme commandera en Espagne en cas que la paix ne se fasse. Dans quatre ou cinq jours nous saurons notre destinée. »

Ce fut au milieu d'avril, le 21 et le 23 exactement, que Louis XIV

1. A cette époque, le duc de Vendôme vint à la cour, où le Roi lui prit les mains et le reçut très affectueusement, selon une lettre d'Alberoni à Boselli, Ti octobre 170(.> (Alton . Nap. ,

2. Lettre d'Alberoni à Rocca, 2 et 24 février 1710, p. 114-115.

3. Lettres des 11 avril et 1" mai 1710. p. 117, 118. Cependant d'après une lettre d'Alberoni à Boselli du 1" juin 1710 « les mégères continuaient à distiller leur venin ».

donna Tordre formel à ses plénipotentiaires de repousser les propositions des Alliés et que ceux-ci franchissant les lignes françaises de Lens à Douai obligèrent le lieutenant de Mon tesquiou, Albergotti, à s'enfermer au plus vite dans cette place1. Contre tout espoir, jusqu'au mois de mai madame de Maintenon, le parti de la paix, le duc de Bourgogne poussé par sa femme et les confesseurs, MM. Beauvilliers et de Chevreuse, ses confidents, firent les derniers efforts pour arrêter la guerre et l'envoi de Vendôme en Espagne.

Celui-ci affectait de rester étrangère ces discussions: « Il est dans un agréable quartier de chasse où il se divertit avec beaucoup de ses amis et en bonne compagnie -. » 11 paraissait aussi fort occupé du mariage tardif que lui avait suggéré la duchesse du .Maine avec mademoiselle d'Enghien, la petite-fille du grand Coudé. La fiancée n'était pas séduisante: Saint-Simon la dépeint laide jusqu'au dégoût, âgée déjà et pauvre par la volonté d'un père horriblement avare. Mais elle avait des espérances, et le plus haut rang à la cour. Vendôme d'ailleurs ne pouvait pas se montrer difficile, dans l'état de disgrâce et de santé où il était. Mariage assorti, en fait de laideur, d'âge et d'ambitions qui se fit à Sceaux le 15 mai, pour la forme. Le mari s'en futàAnet, la duchesse demeura, libre comme avant, à la cour3.

Cette singulière union inspirait à l'abbé toutes sortes de réflexions : « Tous les mariages, écrivait-il, se font en France sur le même pied. Les maris et les femmes se voient et se hantent ensemble, de môme que font les amis dans notre pays. On nous dit qu'il n'est pas juste qu'un homme et qu'une femme pour être mariés doivent être gênés. Je ne sais si c'est par esprit de raison ou de libertinage qu'on vive ainsi. » A coup sûr le mariage de Vendôme était de ceux que la raison avait dictés, la raison d'Etat même. Il effaçait sa bâtardise ; il donnait à la duchesse une très belle fortune : « Voilà, la maison du prince,

1. Quincy, Hist. militaire, VI, p. 318 ; Allard, Siège de Douay Spectateur militaire, t. XII).

2. Lettres d'Alberoni à Boselli, 21 mai et 12 juin 1710 (Ahch. Nap.}: au comte Rocca, 14 avril, p. 116.

3. Saint-Simon, éd. de Boislisle, XIX, p. 110-113. — Correspondance de Madame (éd. Jaeglé, II, p. 126), et de Mm* de Maintenon (éd. Bossange, II, p. 70).

concluait Alberoni, en grande élévation1. » Belle occasion pour les princes Farnèse, à son avis, de cultiver l'amitié que les petits présents entretiennent : « Souvenez-vous que le petit envoi de saucissons et de fromages est pour Tannée passée. J'ai nourri cette amitié avec des babioles qui ne coûtent rien et pourraient bien produire du bien un jour. Intelligenti et sapienti pauca. »

Toute la politique d' Alberoni est dans ce simple et discret avis-. Potages, bons offices et diplomatie, babioles et intrigues ne sont pas complaisances pures d'un valet obscur auprès d'un grand seigneur. Les Farnèse et leurs ministres en devinent l'objet, que l'histoire a longtemps ignoré. Ils savent le prix qu'ils retireront de leurs attentions. Ils escomptent la fortune militaire et le crédit de Vendôme. Tout ce que ce prince perd, ils le perdent. Ils s'associent à ses disgrâces et se relèvent avec lesretours de faveur que leur agent en France avait, depuis 1709, si savamment ménagés.

Le 4 juin 1710, Vendôme reparaissait à la cour, à la prière de Louis XIV. Il faisait une visite au duc de Bourgogne qui « terminait toutes les brouilleries ». Cette concession n'était pas de trop pour la fortune que depuis trois mois les souverains d'Espagne à chaque ordinaire lui offraient3. Si Louis XIV n'eût pas attendu jusqu'au mois de juillet pour rompre définitivement les conférences de Gertruydenberg, le vœu de l'Espagne eût été exaucé. Alberoni avait si bien manœuvré que c'était l'Espagne môme qui appelait au secours de sa détresse le cousin du Roi : « Nous demandons, écrivait la Reine à Versailles, comme une chose absolument nécessaire pour persuader les Espagnols que nous allons agir avec le môme esprit, de nous envoyer au plus tôt le duc de Vendôme. Je puis vous assurer que cela fera le meilleur effet du monde, même par rapport à la France, dans le cœur de nos sujets (1er août)*. »

Cette lettre n'était pas arrivée à Marly, qu'enfin Louis XIV,

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