Lettre <T Alberoni à Rocca, 6 août 1710, p
2. Ibid., p. 23. Le 19 août, Vendôme vint faire sa visite d'adieux et de remerciements à la cour (Saint-Simon, XX, 110; Dangeau, p. 228). Il partit de Paris, où il vit sa femme vingt-quatre heures, le 28 août, plein d'espoir (Torcy, Journal, p. 243).
scène. Dans la plénitude de l'âge et du talent, il pouvait y monter. Sa vie livrée, en apparence seulement, aux hasards et aux aventures, réglée par les intérêts des Farnèse autant que par les siens propres l'avait initié au secret de la politique et de la guerre, aux grandes affaires.
Il ne négligeait pas pour cela les petites : en homme avisé, fidèle aux méthodes dont il s'applaudissait, il lançait à Parme le même appel toujours : « des saucissons et du fromage. Les petits présents entretiennent l'amitié ». Mais il faut pensera ce que l'Espagne, sous l'impulsion qu'il lui imprima, depuis ce temps, fit pour les Farnèse au xvme siècle. Et personne ne croira, ni que seuls les potages d'Alberoni, cuisinés aux frais de la cour de Parme, leur aient procuré une couronne royale, ni que cette cuisine ait été tout à fait inutile à son crédit et à leur succès. Pour eux et pour lui, à côté de ces petits moyens, l'effort essentiel, qui détermina leur fortune, demeure l'appel de Vendôme à la tête des armées d'Espagne, l'entrée d'Alberoni, à sa suite, dans les conseils de cette grande monarchie au moment d'une crise décisive.
Lorsque Vendôme arriva le 2 septembre 1710 au pied des Pyrénées, Alberoni eut soin de le conduire dans un milieu propre à lui rappeler la cour de Parme, ce qu'elle avait fait pour les Bourbons, ce qu'elle attendait de lui. L'ancienne reine d'Espagne, la veuve de Charles II, Marie de Neubourg, vivait retirée à Bayonne, sous la garde des autorités françaises, qui l'empêchaient de conspirer pour les Habsbourg.
Il pouvait paraître singulier que Vendôme et son confident s'arrêtassent chez cette princesse ennemie de Philippe V, de la Beine, de Mmc des Ursins. Mais Marie de Neubourg avait une sa;ur, Dorothée-Sophie, mariée en 1690 à l'héritier de Parme Edouard Farnèse, mort en 1693, quelques mois après la naissance de leur tille Elisabeth. Eu 1696, Dorothée avait épousé en secondes noces le duc François Farnèse, son beau-frère, maître du duché depuis 1696. C'était pour être agréable à sa souveraine qu'Alberoni, passant par Bayonne, allait visiter sa sœur.
La conversation roula la plupart du temps sur la sérénissime
maison Farnèse. Elle fournit à Vendôme l'occasion de louer la conduite du duc de Parme, de lui rendre pleine justice sur sa neutralité gardée si religieusement dans cette querelle des Bourbons et des Habsbourg. Cet entretien, qui dul être une leçon pour la Heine douairière, marquait surtout le souvenir bienveillant et fidèle que Vendôme conservait aux Farnèse. C'était à qui des hommes d'Etat de Parme s'empresserait de le féliciter sur l'avenir de nouveau offert à son génie1. Ces témoignages réciproques d'estime et de confiance provoqués de part et d'autre, recueillis par Alberoni, formaient peu à peu les liens solides qui devaient unir son ami et ses maîtres pour le salut de l'Italie et leur gloire commune. « Je méprise fort, écrivait alors l'abbé, ceux qui n'ont aucun autre avantage au-dessus de leur expérience, quand elle n'est pas soutenue par de bonnes actions. La nature m'a été ingrate par cet endroit-là, mais j'ai eu aussi le bonheur de m'être distingué dans le monde et je puis dire que sans vanité j'ai fait meilleure figure et je la fais actuellement que ceux dont vous me parlez2. » Ce fier propos de plébéien n'est pas langage de valet, à coup sur. C'est plutôt celui de l'homme qui, sorti des couches profondes du peuple, s'est haussé peu à peu, par l'œuvre qu'il poursuit infatigablement, au niveau des généraux et des hommes d'Etat appelés à décider du sort de l'Europe. Alberoni attend avec confiance les succès de Vendôme en Espagne : il les escompte pour son maître, pour l'Italie, pour sa propre réputation.
La première nouvelle qu'il reçut pourtant n'était pas encourageante. Le 20 août 1710, Philippe V avait livré bataille aux Autrichiens presque sous Saragosse et, malgré son courage, par la faute du marquis de Bay, il avait été battu, contraint d'abandonner sa capitale à son rival, qui peu de jours après y fit son entrée publique 3. La cour du malheureux Roi était en fuite
1. Saint-Simon attribue ce séjour, méchamment, au dessein secret de Vendôme de n'arriver en Espagne qu'après avoir pris le temps de laisser rétablir les affaires compromises (XX, p. 114). Le témoignage d'Alberoni (lettre à Rocca, du 2 septembre) corrige encore et remet au point (p. 125).