Tome H
à Valladolid : sa situation parut alors à Versailles si désespérée que par des ordres formels envoyés au duc de Noailles Louis XIV le pressait encore d'abdiquer. En cette nouvelle crise, l'énergie de Vendôme, soutenue par la résistance d'Alberoni, répondit au suprême appel que les patriotes et les grands d'Espagne adressaient à leur Roi malheureux, à Louis XIV : « C'est un lion par le courage, par l'esprit, par la fermeté1. » Le sang-froid du prince rassura Philippe V et ses sujets, et fit réfléchir le roi de France, qui allail peut-être encore abandonner son petit-fils.
Dès qu'il fut à Valladolid le 20 septembre, il envisagea les ressources dont il allait disposer : la garde royale, 4,000 hommes et 12,000 hommes, débris de l'armée vaincue à Tudela. Philippe V conservait en outre une armée en Estramadure, de petits corps en Andalousie, et sur les frontières du Portugal. Le tout réuni pouvait monter à 25,000 hommes ; c'était assez pour temporiser, si l'on employait bien le temps à remettre en état ces forces en partie délabrées par la défaite 2. Ce fut le premier soin de Vendôme; Avec le concours du comte d'Aguilar et du duc de Popoli, avec l'aide de Don Baltazar Patino qui organisa l'intendance, par l'intermédiaire surtout d'Alberoni qui s'employait à tout, il recruta, habilla, arma en quinze jours les troupes qu'il avait trouvées autour de Philippe V. « C'est dans les extrémités fâcheuses qu'on voit briller notre prince », écrivait l'abbé, qui ne regrettait pas sa peine. Le 15 octobre l'armée de Tudela, déjà forte de1 15,000 hommes, se portail au pont d'Almaras sur le Tage, fermai! aux Portugais qui auraient pu se joindre à Stahremberg l'accès de l'Espagne, s'unissait enfin à l'armée d'Estramadure : « Voilà un coup de général, vous verrez avec le temps que les ennemis ne pouvaienl pas faire mieux pour Philippe V que d'entrer à Madrid. ■ ll> eussent mieux fait, c'était certain, de m' joindre immédiatement aux Portugais pour écraser la
1. Lettre <l Uberoni ;'i Rocca, 2 septembre, à laquelle fut jointe une lettre de Marie-Louise écrite à Vendôme le lendemain (!<• la défaite éd. Bourgeois, p. 125).
'.!. Lettres écrites, de Valladolid H Plasencia les 29 septembre el K") octobre à Rocca, i* 126 127, el ;'i Boselli, du 25 septembre Arch. Nap.). Il faut les comparer avec les lettres de Vendôme à Louis \l\ conservées aux A. ÉTR., Espagne, I. 203-204.
seconde armée de Philippe V avant que Vendôme ait ou le temps de la rejoindre avec ses troupes ralliées et refaites.
Ce fut bientôt leur tour d'être cernés. Les lettres énergiques de Vendôme à la cour de France, l'arrivée de Noailles à Versailles, où il apporta les preuves des ressources matérielles et morales de l'Espagne, déterminèrent Louis XIV à reprendre l'offensive, le 19 octobre, au delà des Pyrénées. Une armée française, au début de l'hiver, passait du Dauphiné en Catalogne, Aussitôt Vendôme se mit en mouvement le long du Tage, avec 23,000 hommes, à Casa Texada et à Talavera la Reyna, pour enfermer l'ennemi entre les armées de France et d'Espagne, et « le rencogner clans le fond de la Catalogne ».
Stahremberg n'avait pas compté sur cette campagne tardive. Il avait disposé ses quartiers d'hiver à Tolède, et seulement préparé quelques fortifications à Madrid, à tout événement. La marche simultanée de Noailles en Catalogne et de Vendôme en Castille surprit l'archiduc et son général, et leur surprise se changea bientôt en une sorte de déroute. Secrètement, le rival de Philippe V, avec une escorte de 2,000 chevaux, quitta Madrid qu'il avait cru tenir pour toujours, et courut à Saragosse se mettre en sûreté. L'armée autrichienne le suivit, d'abord abandonnant Tolède le 28 novembre, puis aussitôt Madrid où Philippe V rentra triomphalement, acclamé, maître de sa capitale sans avoir eu besoin de livrer bataille, par l'effet seul des opérations de Vendôme et de la confiance qu'il avait rendue aux Espagnols et aux Français '.
Très prudent jusque-là, le Duc était trop sûr de lui pour ne pas profiter de l'avantage que la retraite précipitée des Autrichiens venait de lui donner. Il laissa pendant trois jours le Hoi à ses sujets retrouvés, et poursuivit sa route sur Guadalaxara, où il entrait le 5 décembre. Les pluies d'hiver avaient grossi l'Hénarès : l'obstacle n'arrêta pas Vendôme, pressé d'atteindre l'adversaire à l'improviste. Il heurta l'arrière-garde ennemie, commandée par Stanhope, le 8 décembre, à Brihuega, l'attaqua
1. Dans l'édition de Saint-Simon par M. de Boislisle, XX, p. 128-130, tous les textes essentiels sont réunis et peuvent être comparés à la correspondance très précise d'Alberoni avec Parme.
fortement avec sa cavalerie, l'obligea à capituler tout entière. Stahremberg, accouru au secours de Stanhope trop tard à Yillaviciosa, ne put pas refuser le combat et le perdit après un effort acharné qui se brisa contre la résistance des gardes wallonnes. Les suites de cette défaite furent plus considérables pour les Autrichiens que la défaite elle-même : harcelés par les corps francs qui les suivaient depuis Madrid, décimés par leurs attaques, ils ne purent arriver à Saragosse que le 23 décembre, et de là coururent se mettre en sûreté à Barcelone. De toute leur armée, il ne leur restait que 7,000 hommes. « Stahremberg n'arrivera en Catalogne qu'en petite compagnie », écrivait le 28 décembre Alberoni, de Daroca, dans cette vallée de l'Ebre où Vendôme ramenait en deux mois Philippe V victorieux et maître de l'Espagne !.
L'abbé ne se tenait plus de joie : « Voilà des suites bien heureuses d'une bataille qui met les affaires du Roi dans un bon état et va causer de furieuses dépenses aux alliés, s'ils veulent soutenir la guerre d'Espagne. S. A. est bien comblée de gloire. C'est son courage, sa fermeté et sa conduite qui ont remis la couronne sur la tète de Philippe V : ce qui est plus étonnant dans un temps où on manquait de tout, où tout le inonde était dans un entier abattement2. » Il ne tarit plus pendant un mois en éloges sur Vendôme, cita les lettres flatteuses que le général recevait de la cour, les propos apportés de Versailles dans ces lettres : « Il y a un homme de plus en Espagne », s'était écrié le vieux Roi, et le Dauphin avait ajouté : « un homme unique au inonde, capable de tenter l'impossible et d'y réussir 3 ». C'était bien un peu son œuvre que cette gloire, après tout. C'était par lui <pie délaissé hier, Vendôme redevenait en ce jour le héros des courtisans et de la France consolée par son génie de ses longues épreuves.
1. La lettre cTAlberoni ;'i Rocca, du 1? on 13 décembre manque dans le recueil. Mais nous en avons une autre du L3 mai 1711 (p. 144), celle à Boselli, du 13 décembre du camp de Fuentes Abch. Nap.). Voir Saint-Simon éd. de Boislisle, XX, p. 137, note 2 .