Lettre du 21 janvier 1711 de Saragosse, p
trente bataillons et de trente escadrons. Avec des forces si considérables, le succès n'était-il pas possible?
L'espoir d'Alberoni redouble : pour la seconde fois, niais de plus près encore, il a constaté les ressources de l'Espagne : l'argent que les galions apportent d'Amérique, celui qu'on peut tirer des peuples, les munitions, l'attirail, les canons fournis par le pays lui-même : « L'Espagne s'écria-t-il avec joie, est un pays de grandes ressources *. » Au début de mars 1711 il annonçait le départ prochain de Vendôme pour le grand siège: il croyait toucher au dénouement.
Dans ces deux mois, l'abbé, qui commençait avec une si belle ardeur sa tâche de ministre espagnol, avait eu cependant à faire preuve d'adresse autant que d'activité. Les leçons qu'il prit à la cour d'Espagne, l'élude qu'il tit des hommes et des choses, l' éclairèrent de bonne heure sur les difficultés que, depuis 1701, à Madrid, plus d'un ministre français avait déjà rencontrées : « De petites raisons particulières détournent du bien général. » Les grands seigneurs, capables de vaincre, étaient incapables de sacrifier leur ambition à la nécessité d'achever la victoire. Des hommes qui s'étaient comportés bravement à Villaviciosa, le comte d'Aguilar, San Estevan de Gormas, Moya, intriguaient pour disputer aux Italiens, le duc de Popoli, le prince de Santo Buono, le cardinal del Giudice, le duc de Giovenazzo et son tils le prince de Cellamare, les faveurs du Roi qu'ils avaient restauré. Ils s'indignaient contre la princesse des Ursins, trop favorable à ces Italiens, pour l'autorité qu'elle avait sur la Reine, et contre la Reine, souveraine absolue du cœur et de l'esprit de son mari. D'autres seigneurs, Castillans intraitables, tournaient plutôt contre Vendôme leurs jalousies. Ils se groupaient autour du duc d'Ossune, Castillan farouche, de Grimaldo qui ne pardonnait pas à ce bâtard, venu de France, l'honneur bien mérité de sa promotion au rang d'Altesse espagnole-.
Alberoni étudiait, ménageait les intérêts de son ami. Il souriait
1. Lettres d'Alberoni du 1" février au 4 mars 1711, p. 134-138. Comme toujours elles corrigent le jugement partial de Saint-Simon (éd. de Boislisle, XX, p. 295.
2. Baudrillart, Philippe V et Louis XIV, p. 440 et suivantes ; Morel Fatio et Léonardon, Instructions aux ambassadeurs de France en Espagne, II, p. 210, 214, 225.
de la « démence de Mme des Ursins qui voulait gouverner l'Espagne, » de la faiblesse de ce Roi qui avait besoin d'être gouverné. Mais, en s'instruisant pour l'avenir, il savait pour le moment rester en faveur: Vendôme était payé de ses services en honneurs et en crédit. Alberoni reçut de France une pension, puis une autre de 4,000 pesetas suri l'archevêché de Tolède1. Et cela ne les empêchait d'être au mieux avec les ennemis de Mme des Ursins, avec le duc d'Aguilar et ses complices. Cette faction soutenait Vendôme contre les colères des Espagnols, jaloux de l'autorité des Français, des Italiens, des étrangers qui disposaient des emplois et des revenus. Lorsque ce parti fut atteint par la colère du roi d'Espagne, d'Aguilar disgracié et privé de ses honneurs, Alberoni sut si bien manœuvrer que son crédit et l'autorité de Vendôme n'en souffrirent pas.
Au mois de mai 1711, au contraire, le prudent abbé-avait pris ses précautions. Il avait fait agir un de ses amis, l'intendant d'Aragon, Don Melchior de Macanaz, auprès de Philippe V pour persuader le Roi, qui avait Macanaz en grande confiance, des efforts tentés par Vendôme et par Alberoni pour rétablir la paix à la cour, pour dissiper toutes ces rivalités. On réconcilia Vendôme, le duc d'Ossune et Grimaldo, et le général en eut presque autant de mérite auprès de Philippe V que de ses victoires sur les Autrichiens2. L'honneur fut très grand pour son conseiller qui l'avait si adroitement guidé au milieu de ces « ténèbres épaisses3 » où les envoyés de France, de Noailles et Bonnac avaient peine à se retrouver.
Alors, si Alberoni avait voulu se détacher de la cour de l'arme, l'occasion eût été belle. Confident de la Reine, de Mme des Ursins. estimé par le Roi et les meilleurs serviteurs de l'Espagne, Grimaldo, Macanaz, Patino, il eût obtenu du crédit de Vendôme une de ces places où les Italiens se glissaient alors, très nombreux. 11 ne parait pas même y avoir songé. Son crédit demeurait au service des Farnèse. Plus il pouvait se passer d'eux,
1. Au mois d'avril Alberoni remerciait Torcy, A. ÉTR., Espagne, t. '.'06, f° 1%. Ce fut au mois d'avril qu'il recul la pension d'Espagne et en août la naturalisation (Professione, '''. Alberoni, p. 33).
2. Lettres d'Alberoni à Boselli, Il juin, 27 mai, 23 août 1711 (Arch. Nap. .
3. De Noailles à Torcy, 5 août 1711 dans Baudrillart, 1, p. 444.
plus il les aidait. Si Philippe V déclarait alors une guerre commerciale aux Etats italiens, a Venise et à Gênes, s'il fermait ses ports à leurs marchands, sa cour à leurs envoyés, le duché de Parme échappait à sa colère. Où l'envoyé officiel du duché, Casali, échouait, menacé comme les autres d'une expulsion brutale, Alberoni réussissait. Il plaidait la cause de son pays faible et dévasté, impuissant contre les hordes allemandes, avocat influent, persuasif, et gratuit enfin1. Bien mieux: à de certaines heures ce fut lui qui, sur sa cassette particulière, défraya l'envoyé officiel, Casali, trop pauvre, trop mal payé pour suffire aux •dépenses de sa mission.
Tandis que la fortune de l'abbé s'affermissait à l'armée, à la cour d'Espagne, son crédit, avec sa bourse, était à la disposition de ses compatriotes, comme de ses maîtres2. L'un d'eux, Boselli, se trouvait malade à Pampelune, lorsque Alberoni arriva en Espagne. L'abbé le soigna, le plaça dans l'état-major de Vendôme, le fît brigadier. D'autres, qui venaient pour faire fortune, furent recommandés aux généraux, à Popoli, et presque avant d'avoir servi recevaient de l'avancement3. En France déjà, Alberoni avait prouvé qu'il n'était pas l'intrigant de bas étage cloué par Saint-Simon au pilori. Les lettres qu'il adressait alors d'Espagne à ses amis de Parme, affectueuses, régulières, sont des témoignages plus décisifs encore. Pour les ambitieux qui ne sont qu'ambitieux, la fortune est une pierre de touche. L'épreuve du succès a été tout à l'honneur d'Alberoni: il y a fait participer tous ceux de ses amis qui l'avaient accueilli autrefois, obscur et pauvre. Lorsque son premier protecteur, le vieil évèque Roncovieri, tomba malade pour ne plus se relever, il suivit avec tristesse les progrès du mal, demanda sans relâche à Plaisance des nouvelles. Quand l'évèque mourut, Alberoni fit faire à l'église Saint-Philippe de Saragosse un grand service où Vendôme parut avec tous ses officiers4.
Ces détails ont leur prix : l'histoire jusqu'ici n'a connu Albe-
1. Le cardinal Alberoni, par Macanaz : Revista de Espana, nov. 1881, p. 22.
2. Lettre d'Alberoni à Rocca, Saragosse, 2 mai 1711, p. 143, 148.
3. Lettres d'Alberoni à Rocca, de Saragosse, 25 mai, p. 139 ; du 5 juillet, p. 149, etc., et 7 juillet, p. 150.
4. Lettres d'Alberoni à Rocca, du 20 mai, 14 juin, 28 juin 1711 (p. 145 à 148.
roni, qu'au moment où, cardinal et premier ministre de Philippe V,. il a paru un instant à la tète de l'Europe, pour rentrer et disparaître dans le monde confus des petits Etats italiens. Elle l'a jugé sur ces quatre années, sans compter les étapes de sa fortune, sans chercher à connaître ses origines, par Saint-Simon seulement, qui l'avait aperçu un an à la cour de France : jugement superficiel ou haineux qui n'a point atteint le fond de l'homme, et a déformé ses traits. En mesurant à la bassesse de ses origines la prodigieuse fortune où il parvint, l'on a conclu qu'il fut un parvenu.
Dans la situation intermédiaire où le voilà en 1711, il est moins parvenu, puisqu'il est moins haut. Il se révèle et il s'est peint lui-même au naturel. L'ambition, le désir de faire fortune, la volonté servie parla patience et l'adresse ont affermi son crédit sur Vendôme, établi sa réputation en Espagne. Mais il a su garder à son maître, à ses amis de Parme, à son pays, une fidélité de cœur qui ne se marque point seulement par desprotestations., mais par des actes.
On n'a vu que sous un angle, aigu à l'excès, cette nature complexe de paysan. Certes, il fut âpre au gain, aux succès, aux honneurs, indifférent parfois aux moyens, brutal ,et tenace. Mais il eut assez de cœur pour avoir fait fortune aussi par sa fidélité à ses amis. Sa politique même, plus passionnée que réfléchie, dépassant une époque où le sentiment et les plébéiens ont eu le moins de part dans la politique, n'a pu paraître dans son temps ce qu'elle était : une grande pensée qui venait du cœur, l'amour persistant et fort de sa terre natale, l'expulsion des Allemands, et la délivrance de l'Italie.
C'esl ainsi qu'il faut comprendre et expliquer son impatience de voir les Autrichiens hors de la Catalogne. Première élape nécessaire de cette entreprise qui, après le recul des Français hors de l'Italie, lui avait paru désespérée, et que le génie de Vendôme avait de nouveau rendue possible. Dès le mois de mars 1711, Albcroni voyait avec joie le roi d'Espagne et le duc former le projet d'une tentative sur le royaume de Naples, où les Allemands étaient impopulaires: Louis XIV approuva cette entrepris»,', sans promettre d'ailleurs de la soutenir, comme Vendôme
l'en priait1. Celait déjà en perspective le plan pour lequel l'abbé italien devait risquer sa fortune et sa réputation sept ans plus tard. La nouvelle d'une grande expédition de l'amiral anglais Norris dans la Méditerranée au mois d'avril 1711, l'ordre envoyé de Londres à cet amiral de détacher à Naples une partie de sa flotte, ajournèrent ces espérances2.
D'autres contre- temps retardèrent aussi les opérations en Espagne. Vendôme ne put reprendre qu'au mois d'août 1711 la poursuite des Autrichiens en Catalogne. De loin, à Versailles surtout et dans l'entourage du duc de Bourgogne, on accusait sa paresse, sa négligence : c'était le grief ordinaire dont Saint- Simon, contre ce bâtard, a fait son profit. Les Français, de Noailles et Torcy ont imputé ces retards à la nonchalance de Philippe V, aux intrigues de la cour d'Espagne, brouillée et impuissante 3.
Mais il y eut des coupables aussi parmi les Français. L'ambassadeur de Louis XIV, de Blécourt, recommandait vivement à l'administration espagnole des munitionnaires qui ne tenaient pas leurs engagements. L'un, « entrepreneur royal », jaloux de son monopole, faisait défense à un marchand concurrent de livrer à l'armée de Vendôme la moitié des armes nécessaires, que le trésor lui avait déjà payées (mai 1711). L'autre, une compagnie venue de France, et chargée des vivres à la requête de Blécourt, touchait l'argent d'avance et ne fournissait rien, moitié par ignorance, moitié par fraude. Fallait-il qu'après cela, à Versailles, on iît un reproche aux Espagnols de ne pas entrer en campagne, faute d'argent? L'argent était passé dans les poches « des munitionnaires français, pires que les Espagnols4 ».
Nul en tout cas n'était moins autorisé que le duc de Noailles à relever ces griefs. Son attitude à l'égard de Vendôme fut alors plus que suspecte. Ses Mémoires, écrits plus tard pour sa justification, n'ont pu effacer ses actes. La prise de Girone, qui lui
1. Le plan a été indiqué par Baudrillart (Louis XIV et Philippe V, p. 440, note 2, particulièrement).