Lettre d'AIberoni à Rocca, p. 167, 1" janvier
Ce fut tout le résultat de cette campagne pénible : Barcelone et la côte voisine demeuraient aux Allemands. Sans doute l'archiduc s'était embarqué le 7 septembre 1711 pour l'Allemagne. Mais ce départ ne signifiait point qu'il abandonnât l'Espagne à son rival. Il avait institué à Barcelone une régence en faveur de sa femme, qu'il laissait sous la garde de Stahremberg, aidé de 7,000 hommes de renfort que l'amiral Norris lui avait amenés. C'était un voyage à court terme, le temps nécessaire pour aller nu delà des Alpes recevoir l'héritage autrichien et la couronne impériale, après la mort subite de son frère Joseph 1er (17 avril 1711). A ses fidèles Catalans, l'archiduc qui allait devenir le 22 mai l'empereur Charles VI déclarait solennellement son intention de revenir muni de nouvelles ressources, et son espoir de reprendre, avec leur glorieux concours, la monarchie d'Espagne tout entière1.
Les Espagnols ne pensaient pas comme les Catalans : ils comptaient sur Vendôme pour ruiner ces beaux desseins. L'échec de Cardone n'était pas de nature à leur faire oublier Villaviciosa. Lorsqu'au retour le général traversa les provinces, pour se rendre à Madrid puis à Valence, ce fut une suite ininterrompue d'ovations, <l<" feux d'artifices, d'illuminations. « Jamais roi, écrivait Alberoni. n'a été salué avec tant d'acclamations. Il a été reçu par les peuples comme le Messias. On le regarde comme Tu nique soutien de deux couronnes2. » Cet accueil encourageait les <l<'ii\ amis à poursuivre leur lâche jusqu'au bout : leur séjour à Madrid fut activement employé à préparer une nouvelle campagne. La Reine, énergique el courageuse, en dépit d'une santé profondément atteinte, exhortait son mari à leur en donner les moyens. Alberoni repril sa place auprès d'elle, une place d'honneur et de confiance. Il en profitait pour dessiner d'elle un croquis charmant el vrai : « J'étois hier à ses pieds. Monseigneur le prince des Asluries étoil avec elle, qui fait toutes ses délices et toute son occupation, à la réserve de celle qu'elle donne aux affaires du l!<>\:!. » Chaque jour Vendôme discutail en pré-
1. Coxe, Histoire de la maison d'Autriche. — Saint-Simon, éd. Chéruel, IX, d. 133.
2. Lettre d' Alberoni à Rocca, de Grao, 26 avril 1712, p. 170. :;. Lettre il Alberoni à Rocca, Madrid, 29 février 171?. p ' 73.
«ence du Roi et concertait avec le marquis de Bedmar, grand maître des Ordres, et Canalès, grand maître de l'nrlillerie, les mesures et les préparatifs1.
L'embarras était grand surtout de trouver les fonds. Tout à coup une heureuse nouvelle se répandit à la cour. En dépit des flottes ennemies, et malgré deux fortes tempêtes à la Martinique et aux Canaries, l'amiral Du Casse abordait à la Corogne en avril 1712. Il n'attendit pas d'avoir débarqué pour prévenir le Roi dès la fin de février qu'il lui apportait de Carthagène cinq millions et demi de piastres en argent, deux millions et demi pour ses sujets. « Jamais secours n'est arrivé si à propos », s'écriaient à l'envi Vendôme, Mme des Ursins, Torcy. Ce fut une véritable joie à la cour; Philippe V donna aussitôt la Toison d'or à Du Casse, « au grand scandale universel », dit Saint- Simon, aussi injuste pour « ce fils d'un petit charcutier marchand de jambons à Bayonne » que pour Alberoni et pour Vendôme2. Comme s'il eût voulu prévenir ce jugement haineux et faux, Torcy écrivait : « M. Du Casse a bien mérité la grâce distinguée qu'il a reçue3. » Toute l'Espagne souscrivit à la décision de son Roi. On ne se défiera jamais assez de Saint- Simon.
Ecoutons-le, un instant, rapporter les événements qui se passaient alors à Madrid, et juger Vendôme de loin, comme il vient d'apprécier les succès de Du Casse. Suivant lui, Vendôme, après sa première campagne de Catalogne, ne serait venu à Madrid qu'un instant pour recevoir les profusions intéressées de la princesse des Ursins, les honneurs de prince du sang que venait de lui conférer Philippe V, par vanité. Il s'en serait retourné « volontiers », très promptement, à ses quartiers d'hiver « pour s'y livrer à la paresse et à ses infâmes délices4. »
Alberoni, par quelques lettres qui nous ont été conservées, a détruit toutes ces calomnies. Il nous montre son ami pendant •deux mois (janvier et février) au travail, au Conseil de guerre,