INTRODUCTION
Louis XIV, l'Italie et Parme. — Les débuts d'Alberoni.
Se rappelle-t-on toujours qu'une des premières manifestations de sa jeune puissance que Louis XIV, au lendemain de l'avènement, ait destinée au succès de sa réputation en Europe fut la menace d'une expédition militaire en Italie, contre le pape Alexandre VII? De la part du roi très chrétien une guerre au Saint-Siège, c'était plutôt un acte audacieux et bon plutôt à laisser dans l'oubli. Cependant, lorsqu'en janvier 1664 l'avantgarde de l'armée française parut sur les confins des Etats romains, dans les duchés de Parme et de Modène, sous la conduite de Bellefonds et La Feuillade, Louis XIV n'avait semblé soucieux que de l'employer énergiquement. Il avait en outre offert au duc de Parme, Ranuce II une part de la vengeance qu'il s'apprêtait à exercer à Rome, l'occasion de disputer au pape les domaines de Castro et Ronciglione, enclaves des Farnèse en territoire romain que le Saint-Siège avait séquestrées pour
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dettes non acquittées aux banquiers de l'Etat pontifical et qu'il prétendait alors confisquer définitivement.
Le traité de Pise, conclu le 12 février 1664, et l'envoi du cardinal Chigi en France étaient intervenus pour conjurer les colères de Louis XIV. Mais alors encore, le roi de France semblait n'avoir désarmé qu'à regret. Il s'était étonné surtout de trouver si négligents de leur vengeance, si indifférents à leurs avantages, les Farnèse, fils dégénérés des premiers capitaines de l'Europe, ce duc Ranuce préoccupé de fêtes et de musique plus que de grandeur, dont la volonté et l'ardeur s'éteignaient dans un empâtement précoce, un développement monstrueux de graisse où la race allait se perdre, depuis son alliance, disait-on, avec les Aldobrandini. Comment surtout ne s'était-il pas trouvé auprès du duc d'autres ministres que deux vieux serviteurs, dont l'un d'origine milanaise, très âgés, uniquement soucieux de mourir dans leur place ', incapables de réveiller et de conseiller les ambitions de leur maître?
Par une coïncidence singulière, c'était au moment même où la diplomatie française constatait la pauvreté de la politique Farnèse en desseins, en ressources et en liommesque, le 21 mai 1664, dans l'église de Plaisance, Saint-Nazaire et Celsefut déclarée la naissance de Jules Alberoni, futur ministre de Parme, cardinal de la Sainte-Eglise, et principal conseiller du petit-fils de Louis XIV en Espagne-. Les parents qui signèrent au registre : Messire Jean-Marie Alberoni, jardinier de son état, sa femme Laura Ferrati, fileuse de lin, étaient des paysans fort modestes, venus dans la ville récemment de la campagne de Mantoue; ce n'étaient point des misérables : le sonneur de Saint-Nazaire, et peut-être le prêtre qui avait baptisé, le révérend Gian- Bernardo Degli Huomini avaient éprouvé leur libéralité. Messire Jean-Marie avait pignon sur rue : son fils venait de naître dans une petite maison composée de deux pièces, une
1. Instructions do Louis XIV au sieur d'Aubeville, 2] juillet 1663 Recueil des Instructions <li> Parme, p. I.">7, Paris. ÎS'.M . — Housse!, Histoire de I.<>uvois, I, p. 325. — Poggiali, Memorie Storiche di Piacenza, XII, p. 51 et suivantes.
?. Bersani, Sloria del Cardinale Alberoni, Piacenza, 1861, in 8°.
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à chaque étage, estimée huit cents livres qui lui appartenait, située environ au milieu de la rue il Cantone del Christo. Ce n'était point la fortune, pas même l'aisance que le futur cardinal trouvait cependant chez ses parents. Jusqu'à dix ans il ne reçut aucune instruction. Par hasard, un prêtre de sa paroisse qui l'y trouva employé aux travaux de la sacristie, comme il l'avait été d'abord à Sainte-Marie de Valverde, lui apprit à lire et à écrire. Les Barnabites de Sainte-Brigitte, autre église où il porta plus tard ses services, lui procurèrent assez de grammaire et de latin pour qu'il put recevoir les ordres mineurs.
Tout cela ne l'aurait pas mené bien loin de la condition paternelle : jardinier ou diacre, il n'avait aucun avenir. Sa vie fût restée ignorée comme sa jeunesse, sans les circonstances qui lui permirent à quinze ans d'entrer au collège des Jésuites. Ces circonstances, nous les ignorons. Mais l'on garde pieusement, aux archives du monastère S. Lazaro à Plaisance, les cahiers d'étude constitués par Alberoni aux leçons du père Varotus, jésuite : sub disciplina Augusti Varoti Soc. lésa, 1680. Ces notes de physique, de droit, de géographie, de théologie, rédigées d'une écriture fine et soignée, conservées par l'étudiant jusqu'à son dernier jour, attestent l'importance de cet enseignement qui décida de sa vie. Il y en a une autre preuve : le séminaire auquel Alberoni les a léguées avec toute sa fortune fut construit par lui de son vivant pour recueillir et instruire les enfants de condition médiocre, en quête d'une instruction qui leur permit de faire valoir leurs talents. La dernière pensée du Cardinal fut d'éviter à ses pareils l'obstacle dont il avait failli souffrir, qui lui eût fermé l'avenir, si la chance ne l'avait servi. En se substituant pour les autres au hasard, Alberoni marquait ce qu'il lui devait lui-même.
Ce n'était point l'usage alors que des enfants de petite condition entrassent chez les Jésuites. Leurs maisons, véritables universités où les études étaient longues et onéreuses, étaient généralement réservées aux jeunes gens des familles riches de la ville. L'exception dont profita Alberoni lui servit doublement, à s'instruire d'abord, puis à se créer dans la haute bourgeoisie de Plaisance des protecteurs et des amis. Nous le trouvons en 1684
intimement lié avec le légiste lgnazio Giardini, que le duc de Parme avait appelé de Ravenne au tribunal criminel de ses Etats. Il avait alors vingt ans : aucun portrait qui nous renseigne sur lui ni au physique ni au moral. Une simple anecdote qui témoigne de sa fidélité à ses amis, trait de caractère qu'il faut noter, l'un des secrets peut-être de sa fortune : en 1685, Giardini, l'auditeur des causes criminelles, fut disgracié par le duc de Parme ; il s'enfuit, laissant sa femme à Plaisance, errant de ville en ville autour du Duché où ses intérêts et sa famille restaient en souffrance, obligé d'attendre enfin son pardon à Ravenne. Alberoni l'accompagna, le consola de sa disgrâce, partagea son exil, jusqu'au jour où cet exil prit fin. Un pareil dévouement devait avoir sa récompense.
Le vice-légat de Ravenne, Georges Barni , le remarqua. Lombard comme Alberoni, d'une grande famille de Lodi qui était à Rome en grande faveur, ce prêtre se trouva appelé en 1688 à l'évêché de Plaisance. 11 ne négligea point de s'attacher un jeune homme spirituel, instruit, dévoué, tel que l'ami du légiste. Il lui procura définitivement l'accès de l'Eglise. Trésorier de l'évêque et peut-être son secrétaire, Alberoni obtint par ce moyen le premier de ses bénéfices : une messe à Saint-Nazaire, sa paroisse. A vingt-six ans il était ordonné prêtre, dans l'église où il avait reçu le baptême. Et bientôt on lui offrait la direction de cette paroisse où il avait débuté comme sacristain. Les bourgeois patrons de la cure qui avaient consenti d'abord à cette nomination se ravisèrent tout à coup, par jalousie sans doute contre cet enfant du peuple. Sans le vouloir, ils allaient, avec l'intention de lui nuire, servir encore sa fortune. Ce fui un deuxième coup du hasard: le hasard a eu une part si grande dans la destinée d'Alberoni, que toute sa philosophie de la vie, sa conception de l'histoire et de la politique en ont été pour jamais pénétrées.
L'amilié de Giardini eût fait de lui un légiste ; celle de Georges Barni. un curé de Plaisance. L'hostilité de ses concitoyens et la protection persistante de son évêque tirent d'Alberoni un professeur et un politique. Georges Barni, pour le consoler de son échec, lui procura d'abord un canonicat à Saint-Martin, puis lui
confia l'éducation de son neveu, le comte-abbé Jean-Baptiste Barni. Ce devait être, pour un futur cardinal, une éducation toute spéciale : études de théologie, de droit canon, d'histoire et de philosophie, nécessaires à un chef de l'Eglise; études pratiques aussi de la cour de Rome, de ses intérêts présents, de ses manèges et des moyens d'y réussir. Pour que l'évèque de Plaisance confiât cette double tâche à Alberoni, il fallait qu'il eût en grande estime son savoir et son esprit. Ce fut à Rome, sur le théâtre même de l'action, au centre des affaires ecclésiastiques, qu'Alberoni instruisit et forma pendant plusieurs années son élève. Il s'y forma lui-même, dans cette école demeurée à la fin du xviie siècle encore une grande école de diplomatie et de politique1.
Lorsqu'il revint de Rome, après avoir fréquenté les premiers personnages de l'Église, le fils du jardinier de Plaisance, l'humble diacre qui balayait la sacristie de sa paroisse, était définitivement sorti de la condition à laquelle sa naissance le destinait. Toute trace de domesticité avait disparu. Il avait été précepteur; il ne l'était plus. Il entrait dans la société des hommes d'Etat et d'esprit qui autrement ne l'eût pas remarqué. Il plaisait par ce qu'il avait appris dans la vie ou dans les livres, par un esprit parfois grossier, trace durable de ses origines plébéiennes, mais vif et sain, franc surtout. Le naturel, bon et mauvais, voilà ce qui en lui paraît dominer, en fait de qualités propres à lui faire des amis, le dévouement, la volonté, la plaisanterie lombarde, ou le désir effréné de parvenir, l'art de s'introduire et de faire rire les sociétés dont il attend sa fortune. Il ne l'attendit plus longtemps.
Il y avait deux évêques dans le duché de Parme : outre celui de Plaisance, celui de Borgo-San-Donnino, le comte Alexandre Roncovieri, promu récemment à cet évêché par le duc de Parme, dont il avait défendu les intérêts à la cour de France et instruit l'héritier, le prince Antoine. Ce Roncovieri était un lettré et un politique : son histoire de Louis XIII lui avait valu, à Paris même, une certaine réputation. Ses négociations n'y étaient