Poggiali et Bersani, mêmes passages
point oubliées. Par l'amitié de cet évêque, Alberoni fut introduit dans le cercle des politiques du Duché '.
Parmi ces politiques plusieurs d'entre eux ont eu leur rôle dans l'histoire, proportionné sans doute aux intérêts qu'ils représentaient. C'étaient Mgr Aldobrandini, le vice-légat de Ravenne, le futur nonce du pape auprès de Philippe V; le comte San-Severino qui, après quelque temps de service dans la diplomatie parmesane, devait se faire un nom dans la diplomatie française; le marquis Federico Scotti, le successeur d'Alberoni à Madrid après sa chute; le comte Giovanne Gazzola, envoyé de Parme au Congrès d'Utrecht. D'autres aussi, qui furent moins connus hors de Parme, se trouvaient mieux en mesure par leurs fonctions auprès des Farnèse, de distribuer leurs faveurs : le père abbé Maurizio Santi, premier secrétaire d'Etat du duc, le comte Ignazio Rocca, son trésorier ; ses médecins, les docteurs Oniati et Sacchi 2. Tous devinrent les amis, les patrons de l'abbé. La protection de Roncovieri, qui était presque pour tous un modèle, le fit admettre dans cette société politique, « cette bonne compagnie » comme il disait, au moment précis où les Farnèse avaient le plus besoin du conseil et du concours de ces hommes d'Etat. En 1702 la carrière d'Alberoni se décida, dans la crise que traversait alors le Parmesan.
La guerre de succession d'Espagne venait d'éclater. La lutte séculaire avait repris entre les Bourbons et les Habsbourg : l'Italie, avec les Flandres, en demeurait toujours l'enjeu et le théâtre. Cette fois même, les rivaux s'étaient jetés d'abord sur la péninsule, le plus beau joyau de la couronne que les Espagnols avaient donnée au duc d'Anjou, que l'archiduc Charles lui disputait. Tandis que Philippe V prenait possession de l'Espagne, des troupes françaises et espagnoles confiées à Catinat s'étaient rapidement portées, au printemps de 1701, dans le Véronais pour fermer à l'armée du prince Eugène l'accès des Alpes. Elles en avaient été refoulées pendant Tété (Carpi, 7 juillet 1701). Les
1. Sur l'évêque comte Roncovieri, consulter Poggiali, XII, 60, 197, 208 H suivantes, et Saint-Simon, Mémoires, éd. de Boislisle, XV, '^77. — L'Histoire de Louis Mil, par Pévêque de Borgo-San-Donnino, ;i été publiée à Lyon en 1681.
-2. Pour ces noms consulter Poggiali, XII, passim, et mon édition des lettres d'Alberoni, à la table surtout.
LES DÉBUTS DALBEUOM 7
Autrichiens s'installèrent à Mantoue, sur le Pô, à Borgoforte, Guastalla, Ostiglia, prêts à heurter au printemps l'armée de Villeroi, envoyé à Crémone pour remplacer Câlinât1. Car Louis XIV, plus que jamais, réclamait pour son petit-fils et pour sa maison l'Italie.
Les princes italiens, en présence de ce double orage qui éclatait de deux côtés sur leurs Etats, avaient espéré d'abord s'en préserver. Ils avaient déclaré et prétendu faire respecter leur neutralité : Renaud d'Esté à Modène, François Farnèse à Parme. Ce dernier, dès le 18 février 1701, avait réuni des troupes et armé ses forteresses. Mais il avait pris peur quand il vit les Allemands installés de force à Modène, maîtres de la vallée du Pô jusqu'à Crémone. Il invoqua, contre le prince Eugène, le droit de lui fermer ses Etats vassaux du pape, appela à son aide son suzerain et les garnisons pontificales (9 février 1702). Aux droits du Saint-Siège les Allemands avaient opposé ceux de l'Empire, et occupé comme fiefs impériaux Borgo-San-Donnino, Busseto, la moitié du Placentin.
En vain les Farnèse envoyèrent une ambassade à Vienne (décembre 1702). Leur neutralité était devenue aussi impossible que celle de leurs voisins de Modène 2. Ils s'efforçaient d'accumuler autour de Plaisance, leur capitale, des défenses qui faisaient sourire le prince Eugène. « Pas besoin de tant de travaux, disait-il, vingt mille braves soldats suffiraient. » Où le duc de Parme les eût-il pris? il n'avait de ressources que dans l'habileté de ses diplomates.
Et voilà que les Français, délivrés de Villeroi par sa propre faute, prenaient l'offensive, avec Vendôme qui le remplaça en mars 1702 : le nouveau général, connu pour son audace, amenait 50,000 hommes qu'il ne laisserait pas, comme son prédécesseur, inactifs. Le pays de Parme pouvait être le champ clos où les Bourbons prendraient avec lui leur revanche. La neutralité des Farnèse devenait de plus en plus problématique. Comme
1. Poggiali, Memorie, XII, p. 214. — Pelet, Mémoires militaires de la Guerre de Succession d'Espagne, I, p. 251 à 290. — Catinat, Mémoires, II, p. 430, et III, p. 95.
2. Pelet, Mémoires militaires, II, p. 131-152. — Saint-Simon, éd. de Boislisle, X, p. 68-69.
elle demeurait cependant leur seul espoir et leur unique objet, le duc François choisit parmi ses diplomates l'homme le plus capable de plaider cette cause auprès de Vendôme, l'évêque Roncovieri. Roncovieri, qui se faisait vieux et qui, atteint de la goutte, trouvait la charge assez lourde, se fit adjoindre l'abbé Alberoni. L'abbé tint la plume, pour raconter cette mission au duc et à son ministre Rocca. Il prit la parole au quartier général de Vendôme : car il parlait français aussi bien que son évèque. Leurs prières contribuèrent peut-être à la tournure que prirent les opérations militaires. Sans s'inquiéter d'être tourné par le Parmesan, Vendôme porta son armée, dès le mois de mai 1702, au nord, vers Mantoue qu'il débloqua. Les Etats des Farnèse se trouvèrent à la fois délivrés et épargnés. La victoire de Luzzara livra Guastalla et Borgoforte aux Français (15 août 1702) *.
Il semble bien qu'après cette crise heureusement conjurée, le duc de Parme, sans se départir tout à fait de la neutralité, ait incliné vers une alliance avec le roi d'Espagne. Lorsque ce jeune prince vint de Naples prendre le commandement de son armée dans la vallée du Pô (3 juillet 1702), le duc de Parme, en personne cette fois, se rendit à Crémone à sa rencontre. Il avait invité les gentilshommes de sa maison à se vêtir d'habits neufs et dorés, à renouveler la livrée de leurs gens. Les estaffiers, les archers de la garde ducale, galonnés d'or, ouvrirent la marche du cortège ducal, composé de plus de soixante personnes que les voitures de la cour, attelées de chevaux de luxe, portèrent jusqu'aux rives du Pô.
Toute une flottille attendait sur le fleuve ; le duc François s'embarqua sur une galère dorée que des rameurs en costume de gala menèrent à Crémone, et vint descendre dans cette ville au palais Lodi, aménagé de façon à recevoir les deux souverains. Et là, tandis que Farnèse et Bourbons se prodiguaient des marques d'amitié, entendaient la messe ensemble, des distributions d'argent étaient faites aux frais du trésor parmesan aux troupes et aux officiers de France. Des victuailles abondantes, les meilleurs vins de la cave ducale, toujours appréciés d'une
1. Poggiali, Memorie, XII, p. 207-208. — Pelet, Mémoires militaires, II, p. 247-251.
armée en campagne, complétèrent la série des attentions que le duc François avait entendu ménager a Philippe V, à sa suite, à ses troupes. Peut-être, en le voyant vainqueur, jugeait-il qu'il méritait plus de frais. Mais peut-être aussi était-ce le début d'une politique qui, par les soins et l'initiative d'Alberoni, devait singulièrement servir la grandeur et les intérêts des Farnèse '.
C'était en effet à son futur gendre que le duc faisait les honneurs de l'Italie. Alberoni rencontra à Crémone, pour la première fois, le prince qui devait lui confier plus tard les intérêts de sa monarchie. Il ne pouvait prévoir cet avenir : du moins avait-il pour l'Italie et le duché de Parme pressenti et fait valoir l'avantage d'une alliance avec ce roi, dont la personne représentait les forces de l'Espagne et de la France unies. S'il fut chargé de la suivre, aussitôt après, c'est qu'il en avait donné l'idée et déjà le moyen.
Lorsque Philippe A" eut quitté l'Italie à la fin de 1702, l'abbé resta attaché à Vendôme, sinon encore à titre officiel. Le chef de la mission parmesane était toujours l'évêque Roncovieri2. Mais outre qu'il était dur pour un vieillard de vivre auprès d'une armée en campagne, Vendôme se donnait beaucoup de mouvement : il avait rejeté le prince Eugène dans le pays vénitien, occupé Trente, voulu rejoindre en Tyrol l'électeur de Bavière (sept. 1703) lorsqu'il dut revenir brusquement à Milan pour châtier le duc de Savoie de sa trahison. L'évêque de Borgo-San- Donnino, pendant ces opérations, tomba malade : attaques de goutte, fièvre, tumeur, abcès. Il demanda un congé, son rappel. A sa prière, vers la fin de l'année, Alberoni prit officiellement en mains les intérêts du Farnèse. Il devenait l'agent en titre du duc de Parme.
1. Saint-Simon, Mémoires, éd. deBoislisle, X, p. 217. — Poggiali, Memorie, XII, p. 215-216.
2. Archivio governativo di Parma. (Carteggio Farnesiano) : Lettre du duc à l'évêque de San-Donnino, du 19 décembre 1902, pour le remercier de ses services et de ceux de Giulio Alberoni. — Lettre d'Alberoni au comte Rocca, du 30 janvier 1703 et les suivantes, du 22 mai et du 11 octobre 1703 qui indiquent les progrès de la maladie de Roncovieri et les campagnes de Vendôme en Vénétie (éd. Bourgeois, p. i et n).
10 LOl'IS XIV, L'ITALIE ET PAUME
Prenons-le au moment de cette nomination qui est, pour ainsi dire, la base et l'explication de toute sa fortune. Auprès de Vendôme, ou de Philippe V en Espagne, il est et demeurera l'agent officiel de la maison Farnèse pendant vingt ans. A chaque ordinaire il écrira à son maître, aux ministres. Sa correspondance conservée aux archives Farnèse, dans le Palais San-Severino de Naples, en fait foi '.
Pour être piquante , l'histoire de ces débuts d'Alberoni imaginée par Saint-Simon, les motifs plaisants qu'il donne du succès de l'abbé auprès de Vendôme, le portrait qu'il fait du bouffon grossier et obséquieux, parvenu par les flatteries les plus basses, ne constituent pas un récit véridique2.
Certes, Alberoni fut un parvenu : mais il n'est ni le premier ni le seul des hommes d'esprit et d'étude, surtout au xvme siècler que les seigneurs de Cour et d'Eglise aient associés à leur besogne politique, de façon à leur ouvrir l'accès des affaires. Les affaires de Parme, dans l'histoire générale, étant demeurées naturellement au second plan, on a pu ignorer qui en était chargé; on conçoit aussi que dans son mépris pour ce qui était peuple, Saint-Simon ait suppléé à son ignorance, à celle de ses contemporains par des calomnies.
Ce n'était pas du tout en 1702 un bas valet, cet abbé diplomate à qui le duc de Parme permettait de s'installer dans le joli palais des Landi à Plaisance, qui recevait, pour faire bonne ligure, pension pour lui-même et présents pour les Français. Son portrait à celte époque est celui d'un homme heureux, intelligent, maître de sa force et de sa fortune. Un front large et haut qu'éclairent des yeux vifs et bien clairs;
1. On conserve à l'Archivio governativo de Parme toute la correspondance établie en 17o3 par les soins du premier conseiller du duc, marquis Mischi, secrétaire d'État, avec Alberoni qui servait d'agent et de courrier avec le quartier 'les Français. — Le comte I. Rocca, trésorier, ordonnançai ses appointements : les quittances sont au même fond- Enfin, aux Archives de Naples Farnesiana] se trouve, à partir du fascic. 50, la correspondance échangée entre le duc de Parme et ses agents à propos <ic< questions de la guerre de succession d'Espagne.
2. C'esl la fameuse histoire racontée par Saint-Simon; el demeurée dans toutes les mémoires, après avoir circulé dans tous les salons du xrar siècle, depuis que Madame, mère du Régent, l'écrivait déjà à la Princesse de Galles en 171.S recueil Brunet, t. Il, p. 31 à 33 .
LES DEBUTS D'ALBEHONI 11
le nez fort et des lèvres sensuelles, le visage dans l'ensemble replet et gras. Rien de distingué; aucun signe de race; point de finesse, mais point d'astuce non plus dans le regard. Un air de santé, au contraire, de franchise un peu vulgaire, une physionomie qui respire la joie de vivre et d'agir, une aisance toute naturelle à voir clair dans les affaires et dans la vie1.
Précisément Alberoni a compris l'importance, pour les intérêts italiens dont il est chargé et pour lui-même, s'il réussit, d'une alliance avec les Bourbons, l'occasion de nouveau offerte aux Farnèse par les revendications et l'ambition de Louis XIV et de Philippe V en Italie. Envoyé de Parme, il circonvient et séduit leur représentant à l'armée du Pô, le duc de Vendôme.
Tout devra lui servir : son meilleur auxiliaire, c'est le poète Campistron, aussi brave soldat que médiocre écrivain, décoré par le roi d'Espagne à Luzzara, marquis de Penanges par la grâce du duc de Mantoue, secrétaire des commandements de S. A. R. le général en chef. L'abbé et le poète se sont connus autrefois en Italie, un jour qu'Alberoni recueillit Campistron, dépouillé de tout par des brigands. Ce service, discrètement rappelé, lui devint un titre dans l'entourage de Vendôme2.
C'était d'ailleurs un monde d'accès facile que cette société militaire et libertine, assez mêlée, composée d'officiers en quête de plaisirs entre deux batailles, de traitants occupés à les distraire et à s'enrichir quand ils s'illustraient, ou de gens d'esprit aventuriers de lettres. A ces réunions du camp français, où l'on faisait débauche de bonne chère et de plaisanteries, l'envoyé de Parme, pour s'introduire, apportait sa part de friandises et d'esprit. Il parut s'être lié très vite avec les commissaires des vivres, gros personnages plus à même de faire les frais de ces distractions et certains d'en profiter, surtout le fameux Berthelot de Pléneuf, son ami autant que Vendôme. Certains jours, c'était son tour de régaler, sur la cassette de Parme, l'étatmajor français : il emmenait la compagnie à Plaisance, et la
1. J'ai publié ce portrait que j'ai rencontré au collège S. Lazaro à Plaisance, dans mon édition des lettres d'Alberoni au comte Rocca.
2. Luynes, Mémoires, XIV, p. ui, et Manuscrit d'une étude sur Philippe V et Alberoni (aux AFF. ÉTR., Espagne, Mémoires et Documents, t. 151, f° 60).
fête alors se donnait dans le joli cadre de la Henaissance, l'hôtel Landi, que le duc lui avait procure1.
Alheroni était alors non pas le valet, mais l'hôte des Français. La nuance a été effacée, depuis, par les satires de Saint-Simon. Elle était assez réelle pourtant et assez forte pour qu'un jour l'abbé eût le droit dans une visite qu'il dirigeait au Palais Ducal, de rappeler à un colonel de grande famille le respect de l'étiquette et de sa propre dignité.
Ce qui est vrai, c'est que, dans ce milieu, par calcul et par sympathie à la fois Alberoni devint presque Français. De l'armée de Vendôme, qu'il ne quitta pas, il dit « notre armée », et il le dit en français, écrivant à des ministres italiens. 11 s'attachait à noire langue, quoiqu'il la parlât avec incorrection ; ses fautes, souvent amusantes et marquées au coin d'un esprit agile, indiquaieni l'école où il achevait de l'apprendre : c'étaient des saillies de soldats en campagne. 11 fallait (dors l'entendre à Plaisance louer les exploits de Vendôme : le bon compaire, le bon compagnon, le grand général, qui « fait croupes au prince Eugène- ».
Comment Alberoni ne l'aimerait-il pas, lui et son œuvre, le fléau et la ruine de l'Allemand, envahisseur de l'Italie. Cette haine du Tedesco, l'espérance d'en être délivré, voilà les sentiments qui échauffent le cœur d'Alheroni et déterminent ses aversions et ses sympathies aux premières heures de sa carrière politique. Dans la lutte qu'il suit des Bourbons et des Habsbourg, il attend, il escompte la victoire des Français sur les Allemands. « Quand ces fanfarons » sonL vaincus par Villars, et rejetés derrière la Foret Noire en 170:», il exulte. Il sert une cause plus générale que la gloire ou les caprices de Vendôme. Les moindres incidents de la politique impériale, de la Sicile au Rhin, l'irritent et l'inquiètent3. 11 trouve pour les peindre des expressions pittoresques. Si l'ambassadeur de Joseph Ier a fait exposer dans son palais de Rome le portrait de son frère en eos-