‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 54 sur 189 · Lettre d'Alberoni à Rocca. 16 décembre 1711, p · texte numérisé non relu

Lettre d'Alberoni à Rocca. 16 décembre 1711, p

La paix, c'est toujours un moyen de délivrer l'Italie de ces Allemands, sinon définitivement comme après des victoires éclatantes. Il faut savoir dans la vie tirer parti des circonstances dont on n'est pas maître : c'a toujours été la grande ressource d'Alberoni. Tempo e patienza, répéta-t-il sans cesse.

A cette paix qui, comme toutes choses en ce monde, a du bon et du mauvais il s'apprête à prendre ce qu'elle a de bon, du repos pour lui-même, pour Vendôme, pour l'Italie. Il fait tous ses efforts pour qu'elle procure aux Farnèse un avantage, le duché de Castro convoité depuis cinquante ans1. Il est résigné à subir les conditions mauvaises que les traités vont faire à l'Italie : peu importe. *< Comptez qu'elle ne peut pas durer. » Que le duché de Parme et que ses défenseurs respirent du moins: s'acharner à la veille d'une paix inévitable, serait de la folie. En profiter vaut mieux. L'heure qui passe, môme à son prix.

Ce n'est pas l'âge, nous l'avons vu, qui a donné à l'abbé cette philosophie : depuis vingt ans elle est sa règle; philosophie de joueur peut-être, mais de beau joueur assurément, patient, tenace, inaccessible au découragement. En 1712, il pouvait, malgré la paix qui allait soumettre encore les Italiens à l'Autriche, regarder son œuvre et se féliciter : à ses maîtres de Parme, il pouvait sans vanité dire comment il avait plaidé leur cause à Madrid et à Paris, montrer les défenseurs qu'il leur avait trouvés dans Philippe V et dans Vendôme, le vainqueur de Yillaviciosa. N'était-ce pas lui qui avait remis Vendôme au premier rang et le Moi sur le trône? Et quelle eût été sa fierté légitime, s'il eût pu lire dans le journal de Torcy ce témoignage : « C'est une journée qui sans contestation a changé toute la face des affaires d'Espagne, et en même temps celles de toute l'Europe. »

Alberoni avait donc le droit d'écrire à Parme : « Pour mon maître je suis prêt de sacrifier ma vie, quand il serait pour son service3. » Si, au milieu de sa tâche, il s'arrêtait quinze jours à

1 l change de lettres entre Boselli el Alberoni, 5 janvier, L'r mars 1712 Arcr« Nap.).

.'. Correspondance d'Alberoni, avec Rocca el Boselli mars-avril 1712. :'.. Lettre d Alberoni à Rocca 'lu l i mars 1712, de Mndrid. p. 172.

Vinaros, ce n'était pas seulement pour faire avec Vendôme des débauches de poisson, c'était pour lui montrer, par delà la Méditerranée dont les brises salutaires apaisaient leurs fatigues, l'Italie, le pays natal, heureux encore dans sa détresse présente que le général se tint prêt pour l'avenir à lui consacrer son génie.

La destinée réservait à l'abbé une déception cruelle, la plus forte qu'il eût jamais éprouvée. L'instrument que depuis neuf ans il avait formé patiemment, manié, dirigé pour la délivrance de l'Italie, se brisa net entre ses mains. Vendôme mourut tout à coup, le 10 juin 1712, à Vinaros. Le carnet de voyage d'Alberoni se changea en bulletin de maladie, précieux à comparer encore au récit de Saint-Simon. L'ami du duc de Bourgogne n'a point désarmé même devant la mort. Il lui fallait trouver à Vendôme une fin aussi laide que sa vie : une dernière débauche, un dernier hoquet ; l'abandon, sans prêtre, sans amis, sans secours, les valets en fuite ou préoccupés de voler; ce dernier trait enfin: « sa mort rendit la vie et la joie à toute l'Espagne », ajouté à ce tableau dramatique1.

Voici maintenant l'histoire : depuis le mois de février Vendôme était tourmenté par la goutte. Le 20 mai il se sentit incommodé; il crut à une indigestion, se purgea, se mit à la diète II traita le mal comme une simple indisposition, ne fît pas appeler de médecin. C'était la goutte qui venait de se porter à l'estomac. Le 25 mai, les vomissements se déclarèrent, et pendant quinze jours ne cessèrent pas. Puis, le 5 juin, l'urémie commença. C'était la fin. On appela le prêtre; Vendôme fit son testament pour donner à sa femme la totalité de ses biens, se confessa et expira le 10 à deux heures du matin. Alberoni reçut son dernier soupir et dépêcha la nouvelle à Madrid, à la première heure, par un billet de quelques lignes : « après ce grandissime malheur, les larmes ne lui permirent pas d'en écrire davantage ». Il pleurait « avec son ami le pauvre Monti », comme lui fidèle à Vendôme et arrivé à Vinaros le 9 juin pour le voir mourir, le grand homme en qui les Italiens avaient mis leurs espérances"2.

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