‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 56 sur 189 · ALBERONI ET LA MOUT DE VENDOME · texte numérisé non relu

ALBERONI ET LA MOUT DE VENDOME

à Parme, à moins de frais, avec moins d'efforts1 ? Et si les courtisans du duc son maître, envieux et jaloux, lui refusaient le moyen d'y servir un prince juste et équitable, quel charme dans un repos consacré aux intérêts des siens jusqu'ici négligés, à l'éducation, à l'établissement de son neveu et de ses nièces2!

Serment d'ivrogne ou de joueur, lui disaient les ministres et son maître qui ne parurent pas goûter ces projets de retraite. Un mot lui échappa alors qui le peint tout entier : « J'ai manqué les grands coups. A vous parler franchement, je méprise fort les médiocres. » Il aurait pu facilement obtenir de Philippe V, en souvenir de Vendôme, un emploi en Espagne. Dans sa détresse, les premiers personnages de la cour et de l'armée, le duc de Popoli, le marquis de Mejorada l'accueillaient à l'envi. Mais quel profit mesquin et douteux, auprès de la grande partie qu'il avait engagée, pour sa gloire, pour la grandeur des Farnèse, et la délivrance de l'Italie ! « J'ai borné, disait-il, mon ambition et fixé mes désirs. »

La mort de Vendôme avait-elle vraiment désabusé Alberoni de ses ambitions? C'est toujours une tâche délicate que de sonder l'âme des ambitieux et de vérifier la sincérité des politiques. Pourtant Alberoni, dans sa correspondance avec ses amis de Parme, ne dissimule guère. Entre Italiens, à quoi bon? On peut d'ailleurs comparer son attitude et son langage dans cette crise, à ses manières, à sa tenue dans d'autres crises. Il n'a pas eu de ces accents, quand la fortune de Vendôme paraissait ruinée en 1708, et la sienne avec. Sous le choc alors il se ramassait, prêt à reprendre son élan. Lorsqu'en 1720, l'Europe, le Régent et ses maîtres le précipitèrent des sommets où la fortune encore l'avait placé, il sut au contraire s'organiser à la cour de Rome pendant vingt-cinq ans une vie de retraite assez semblable au projet qu'il formait après la mort de Vendôme. Selon l'occasion, il fit preuve de sang-froid et de modération. C'était, après tout, un emploi différent, mais proportionné aux événements, de la volonté qui faisait sa force, également prête aux efforts,

1. Voir la lettre notamment du 22 août 1712, où l'abbé expose au comte Rocca ses hésitations, ses envies de retraite, p. 184.

2. Lettre d'Alberoni à Rocca, 17 octobre 1712, p. 189, et lettre du 10 avril 1713, p. 209.

lorsqu'ils étaient possibles, ou à la résignation « quand les grands coups étaient manques ».

S'il n'eût dépendu que de lui, en 1712, il fût donc descendu de la grande scène où sa politique auprès de Vendôme, soutien de deux grandes monarchies, l'avait fait monter1. L'histoire aurait aussi peu parlé de lui que de son ami Rocca, ou du comte Jean- Ange Gazzola, ministres obscurs d'une principauté où il aurait comme eux retrouvé le silence et l'oubli. « Il n'y a eu que la tendresse, la vénération que j'ai pour mon maître et le devoir de sujet qui purent me déterminer à rester à Madrid. » Il y resta par ordre des Farnèse, y devint l'année suivante leur envoyé. De cet emploi modeste qu'il acceptait par obéissance, il fit pour leur service une des premières fonctions de l'Europe. Il donna môme à cette dernière mission, de 1712 à 1720, tant d'ampleur et d'importance, que tous ses emplois et ses missions antérieurs en furent comme éclipsés, réduits à rien dans la mémoire des contemporains, à quelques souvenirs, propos de table ou commérages.

1. Tout cela est très précisément exposé dans la lettre qu Alberoni écrivait le 10 avril 1713 au comte Rocca, p. 208 et 209.

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