ET ALBERONI
Quand parvint à Panne la nouvelle de la mort de Vendôme, les Farnèse se refusèrent à croire à la ruine totale des espérances et des calculs fondés par leur politique et celle d'Alberoni sur l'alliance des Bourbons et de l'Espagne. En s'obstinant ainsi, ils ne se trompèrent pas : à Madrid, où ils obligeaient Alberoni à demeurer, la Reine qui avait appelé Vendôme de France, et donnait l'exemple de le pleurer, demeurait résolue et fidèle à sa tâcbe royale, à ses collaborateurs, à Alberoni.
C'était un appui solide que cette jeune princesse Marie-Louise de Savoie, mariée à Philippe V, roi d'Espagne, trois ans après que sa sœur Marie-Adélaïde eût épousé le frère aîné du duc d'Anjou, le futur roi de France, le duc de Bourgogne qui ne régna point. On ne l'eût pas dit d'abord, à voir son visage allongé d'enfant malade, entouré de dentelles pour cacher la plaie des écrouelles qui le tiraient et le boursouflaient, irrégulier au point qu'il semblait en deux parties rapportées, dont la plus basse, jusqu'au menton, se projetait en avant. Mais, dans les portraits qu'on a conservés d'elle, on a bien vite saisi la beauté spéciale de cette figure de souffrance, l'intelligence de ce front haut et large, presque démesuré, le charme de ces yeux noirs, profonds, exprès-
sifs, de cette bouche aux lèvres mordantes, résignée et volontaire. Visage d'un enfant et d'une femme qui fut plus qu'une femme et mourut presque enfant, au même âge que sa sœur, après une tâche déjà longue et autrement lourde. La duchesse de Bourgogne fut aimée des Dieux : elle n'eut dans sa courte existence qu'à sourire et à séduire. A vingt ans, Marie-Louise disputait la couronne de son mari à une coalition européenne, son autorité aux intrigues des partis, l'Espagne toute entière à la routine ou à la ruine. Elle fut aimée de son peuple pour cette œuvre ; mais moins connue des Français, moins célébrée que sa sœur. Elle a pourtant contribué et très largement à fonder en Espagne une monarchie française jeune, durable et bienfaisante.
Cette monarchie, ce fut d'abord en droit le vieux royaume absolu, tel que Charles-Quint l'avait reçu des souverains catholiques, et Philippe V, du dernier héritier des Habsbourg en 1700. Le changement de dynastie n'avait pas diminué le pouvoir royal : les Bourbons et leurs serviteurs apportèrent de Versailles à Madrid toute une tradition monarchique qui se trouvait conforme aux habitudes du peuple espagnol. Penser, comme ils faisaient, que le Boi est le seigneur absolu des vies, des biens et de l'honneur de ses sujets n'était pas une erreur au delà des Pyrénées, mais une sorte de dogme plus fort et plus strict encore pour les Espagnols que pour les Français. Le roi très catholique qui signait Moi) le Boy, Habsbourg ou Bourbon, était armé pour le bien d'une autorité illimitée1.
A ces règles de droit monarchique, Philippe V, qui allait donner le pouvoir à la Beine,ne fit qu'une correction. Par une loi du 10 mai 1713 il voulut, comme en son pays natal, exclure du trône les femmes, tant qu'il y aurait des héritiers mâles, quoique éloignés. Si son fils aîné, le prince des Asturies, n'avait que des filles, la couronne serait destinée aux enfants du cadet. Les conseillers espagnols du Boi avaient vigoureusement résisté à cette
1. Desdevises du Dézert, L'Espagne de l'ancien régime et ses Institutions, d'après Campomanès, Carias politico-economicas,ji. 3. — Il est certain que les Bourbons ont renforcé cei esprit monarcliii pif.
invasion de la loi salique : tant leur respect était grand pour ce qui leur venait du passé, d'un passé glorieux, de leur reine Isabelle ! Mais il plaisait au Roi : ce fut la loi. Les Cortès la sanctionnèrent1.
Les Cortès, ces états provinciaux de l'Espagne, puisque chaque royaume, Castille, Aragon, Navarre, Valence et Catalogne, garda longtemps les siennes, aTaient pour la dernière fois, en 1702, exercé leur droit de consentir l'impôt en présentant leurs griefs. Leur transformation en Etats généraux, la convocation qui se fit à Madrid, pour la première fois, le 7 avril 1709, de toutes les villes, sans distinctions de royaumes, ce progrès définitif de l'Espagne vers l'unité fut aussi l'occasion et peutêtre le moyen pour la dynastie française de lui retirer ses dernières libertés. L'Assemblée, quoique nationale, ne fut plus qu'une assemblée de parade, très courte et très solennelle, réduite à l'enregistrement, sans examen, des volontés royales 2. Celle de novembre 1712 prit acte de la renonciation de Philippe V à la couronne de France ; mais personne ne considéra que ce vote des Cortès eût rien ajouté à la volonté royale, ou la liât pour l'avenir. Les Anglais seuls, qui avaient mis cette condition à la paix, s'imaginaient que les Cortès avaient le rôle et le pouvoir d'un parlement3.
De libertés véritables, il n'en restait plus en 1714 qu'en Catalogne, dans ce pays toujours un peu à part de l'Espagne, dont les sujets s'étaient donnés à l'archiduc pour conserver leurs fueros, et combattirent désespérément après la paix générale, pour les sauver. Aux négociations de Rastadt l'Autriche devait être impuissante à procurer aux Catalans leurs privilèges : « Philippe était raide sur cet article. » Abandonnés et vaincus, ils tombèrent, comme les gens de Valence et d'Aragon, sous a férule, à la discrétion des Castillans qui ne les ménagèrent point. De Madrid vinrent, pour gouverner la Catalogne, un gouverneur général, des magistrats formant une audience
1. Loi du 10 mai 1713, Nov. Rec, III, 1-5- — Lettre d'Alberoni à Rocca, du 21 novembre 1712 sur la préparation de la loi au Conseil de Castille, p. 193.