Baudrillart, Philippe V et Louis XIV. p
provinciale, enfin des corregidors dans les villes. Il en fut de même aux Baléares !.
« Étrange vicissitude des choses humaines ! » disait alors l'abbé Alberoni. Les Anglais, qui avaient exigé en 1710 que Philippe V sortît d'Espagne, l'obligèrent lui et toute sa race à y rester pour l'éternité. Et, après avoir cherché tous les moyens de l'affaiblir, les Alliés lui laissaient une monarchie plus forte, plus absolue encore que celle dont disposait le dernier héritier de Charles-Quint -.
Le premier roi français de l'Espagne n'était pas à comparer non plus au fantôme royal en qui s'était lentement éteinte à Madrid la dynastie des Habsbourg. C'était, quand il vint en. Espagne, un joli garçon, au teint frais, aux yeux bleus trèsclairs, habitué comme les Bourbons aux exercices violents, que n'effrayaient ni les fatigues de la chasse, ni celles de la guerre. Marié deux fois, il donna à l'Espagne « des princes et des princesses à peupler l'univers ». 11 s'était, pendant la guerre, étroitement attaché à ses sujets : de part et d'autre, la nation et le Boi, de 1710 à 1712 surtout, s'étaient montrés dignes de soutenir et de poursuivre ensemble une grande tâche qui s'imposait, le relèvement de l'Espagne, après cent ans de décadence et de faiblesse.
Par malheur, Philippe V n'était roi que dans les grandes crises. « C'est un roi qui ne règne pas, écrivait son confident Louville en 1702, et qui ne régnera jamais. 11 va à son despacho, comme il allait à son thème. » Faute de savoir où se prendre, il s'ennuyait. L'ennui, d'ailleurs, il l'avait trouvé « dans le ventre de sa mère», cette princesse de Bavière, triste et maladive, qui, à Versailles, fuyait la cour pour s'enfermer avec sa femme de chambre, et laissa à son fils l'héritage de sa mélancolie et de ses vapeurs. Pour guérir Philippe V de ses migraines et de son ennui, on le maria à la sœur de la duchesse de Bourgogne.
La reine Marie-Louise, heureusement, fut dès son mariage
1. Baudrillart, I'/tilij)/>e 1' <>/ Louis XIV, p. 661 et suivantes ; Lettre d'Alberoni à Rocca, 6 février 17 Ki, p. 200.
'2. Lettre d'Alberoni à Rocca, 7 novembre 1712, p. Ht'.?. — Voir notre tome I", le Secret du Régent, p. 3 et 1 ; Baudrillart, Philippe V et Louis XIV p. 49 à 51.
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la femme qu'il fallait à Philippe V, à l'Espagne. Depuis Isabelle la Catholique, nulle princesse à Madrid n'a mérité à ce point l'attention et le souvenir de l'histoire. Mariée à quatorze ans, elle a supporté vaillamment une triple tâche acceptée sans réserve : celle de plaire à son mari, de lui donner des enfants nombreux et de les élever, de sauver enfin et de gouverner l'Espagne.
La première de ces obligations n'était pas la plus aisée, quoique Marie-Louise eût, comme sa sœur la duchesse de Bourgogne, sinon de la beauté, du moins de la noblesse et une grâce infinie dans les manières et le sourire. Mais il lui avait fallu faire la conquête de son mari contre tous les Français, contre Louville, Marcin, inquiets, jaloux de l'influence réservée à une princesse qui venait de Savoie, fille de Victor-Amédée II secrètement allié aux ennemis de la France.
Par politique, Louis XIV avait obligé son petit-fils à éloigner de la Reine, avant qu'elle n'entrât en Espagne, sa maison piémontaise. Cet acte justifiait les conseils qu'il envoyait de Fontainebleau à Philippe V : « Rendez la Reine heureuse malgré elle, s'il est nécessaire. Contraignez -la : la Reine est votre première sujette1. » Ces procédés étaient de nature à brouiller deux enfants, si Marie -Louise n'avait été qu'une enfant. Louis XIV lui fit encore un gros chagrin lorsqu'il l'empêcha de suivre, après un an d'union, son mari en Italie*2. Elle subit cet ordre avec une fermeté qui étonna le vieux Roi. De tous ces mauvais pas elle s'était tirée avec une adresse qui faisait honneur à sa clairvoyance et à sa raison. Elle avait trouvé, non seulement dans la passion du Roi qu'Alberoni appelait « un instinct animal », mais dans ses propres ressources, dans sa douceur et sa docilité sans faiblesse, les moyens d'établir sur Philippe V son autorité. Le Roi la consultait sur le choix d'un vêtement, l'emploi de ses journées, trop heureux de lui plaire et de s'épargner les résolutions même dans les plus petites choses.
1. Baudrillart, Philippe V et Louis XIV, p. 85, a cité la lettre tout entière d'après le manuscrit des A. ÉTR.
2. Baudrillart a raconté, avec esprit et émotion, les chagrins conjugaux des jeunes souverains {Philippe V et la cour de France, tome Ier, p. 94-95).
Avec l'étiquette conservée des anciens usages et des froides cérémonies officielles, la vie de cour était demeurée pour les souverains fort maussade. Ni banquets, ni comédies comme à Versailles ; nulle fête, en dehors des baptêmes et des enterrements, des réceptions d'ambassadeurs, ou des cérémonies de l'Eglise. Les événements ordinaires étaient que le Roi tint chapelle, qu'il offrît les calices le jour de l'Epiphanie, vînt avec la Reine porter des cierges à la Chandeleur, ou des palmes aux Rameaux, prît part à la procession de la Fête-Dieu, ou s'en allât en pompe au sanctuaire de Notre-Dame d'Atocha. Rien d'imprévu : toutes les places d'ambassadeurs, de cardinaux et des grands réglées par les maîtres d'hôtel ; tous les détails prévus et imposés, selon le rite, aux officiants. La religion royale prescrit à Madrid comment le Roi peut sortir seul à cheval au son des tambours et des trompettes ; tout le monde est sur pied pour le suivre ou le saluer. C'est une fête rituelle que de le voir manger en public avec la Reine : les plats avant de lui parvenir passent de mains en mains par une série d'officiers qui se font une foule de politesses dues en les recevant. Mêmes conditions, si la Reine sort en carosse *.
La chasse, avec la liberté qu'elle donnait, parut toujours à Philippe V une délivrance. II aimait aussi ses maisons de campagne, moins somptueuses, plus étroites, où l'étiquette devenait impossible.
Le Prado, à trois lieues de Madrid, ne se présente certes pas comme un lieu de délices : ce grand bâtiment carré flanqué de tours, composé de quatre corps de logis peu élevés, était du moins trop petit, trop isolé pour recevoir l'armée des fonctionnaires et des courtisans. Le Roi et la Reine n'y avaient que trois chambres, et quelques-unes pour la camerera major, pour une autre dame, et le capitaine des gardes. Dans une belle plaine de quatre à cinq lieues d'étendue, au confluent du Tage et du Xarama, Aranjue/. n'était guère plus vaste que le Prado : la retrait*; pour les souverains y était aussi sûre et plus agréable.
I. Sainl Simon a donné une impression très vive ei très juste de cette cour (éd. Chéruel, XVIII, p. L97 à 206, 221 à 225). Il faut comparera sou récit l'abbé de Vayrac, État présent de L'Espagne, 4 vol., 171^.
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Le parc avait des allées superbes ; l'été, les jardins et les cascades, corrigeaient, par leur ombre et leur fraîcheur, les chaleurs de Castille. Le moindre prétexte, de chasse ou autre servait à Philippe V pour s'y enfuir, et plus d'un courtisan, qui comptait sur l'intimité pour fonder son crédit, l'y poussait f.
Le grand art de Marie-Louise fut de trouver à son mari d'autres diversions à l'étiquette que la fuite. Elle le retint à la cour, se conforma aux exigences de sa dignité, ne négliga ni réceptions, ni processions. Le Roi lui fit le sacrifice de ses chasses presque quotidiennes. 11 prit plaisir au cercle intime que sa femme sut lui former à l'abri des courtisans. Sa timidité était supprimée, son ennui dissipé.
Après tout, il ne paraît pas avoir été exigeant en fait de plaisirs, sauf de certains que le confesseur approuvait2. Louville raconte qu'en Italie, le jeune guerrier, pour se distraire, réunissait des enfants, des fous, se battait avec eux : « on se jetait les assiettes à la tète ; on se crachait au visage ». Avec ses femmes et ses nains, la Reine, espiègle et joyeuse, organisait pour son mari des fêtes enfantines du même genre, des parties de colin-maillard, de cache-cache ou de cucu. On jouait à la compagnie vous plaît-elle, divertissement qui avait fait les délices de Louis XIV auprès d'Henriette d'Angleterre. C'étaient encore des tournois en chambre, où le jeune Roi, avec les nains, supportait l'assaut de cinquante femmes menées par la Reine. Louville appelait cela les jeux du sérail : le mot était bien gros, tout au plus les plaisirs d'une chambre d'enfants. Le fait est que Philippe V n'en bougea plus 3.
Bientôt, Marie-Louise l'attacha par d'autres liens, étant devenue femme et mère. C'avait été une grande fête, un [baise-main général à la cour, lorsque le premier valet de chambre Vazet, en 1703, vint annoncer solennellement : « Senores, la Reyna
1. Saint-Simon, éd. Chéruel, XVIII, p. 140, et l'abbé de Vayrac, ouv. cité.
2. Lettre de l'abbé d'Estrées à Torcy, 15 décembre 1702, cité par Baudrillart, Philippe V et Louis XIV, p. 144, — et surtout p. 198 et 199 les lettres vivantes et vraies de Tessésur l'autorité et les occupations de Marie-Louise.
3. Louville, Mémoires, édit. 1818, t. II, particulièrement p. 17 et suivantes.
tiene sus reglas ! ». L'étiquette était une belle chose1. La joie parut encore plus grande à la naissance du prince des Asturies, quoiqu'elle se fît attendre quatre ans (août 1707). La coutume prescrivait des cérémonies brillantes pour le baptême, qui eut lieu le 8 décembre. Toute l'église tendue, tout le chemin tapissé du Palais à l'église, de la musique et des illuminations. L'enfant royal porté à la chapelle par la camerera major dans une chaise de glaces et de brocards d'or, baptisé par un cardinal assisté de deux évêques et de six grands d'Espagne, et toute la cour en gala, ambassadeurs, grands, maîtres d'hôtels, gentilshommes de la chambre, de la bouche, rois d'armes et massiers.
Mais la vraie fête était dans le peuple : la grossesse seule de Marie-Louise avait excité parmi les Espagnols des transports de joie. Depuis quarante-six ans, pareille espérance, pareil bonheur ne leur avaient pas été permis. C'était comme un sourire, et une promesse de la Providence qui venait de rendre aux jeunes souverains, après une rude année d'exil et d'inquiétudes, l'accès de Madrid. « J'appréhende, écrivait Mme des Ursins, que les bons Castillans deviennent fous2. » Quand l'enfant naquit, ce fut du délire. « Il fallait que la Reine eût cinquante enfants à durer plus que le monde. » Philippe V dut à sa femme l'une des plus grandes joies qui aient illuminé les jours sombres de ses premières années de règne, la conscience d'un contact intime, complet entre ses sujets et lui.
La maternité donna à la Reine de nouvelles grâces. Marie-Louise s'occupa de l'enfant qui faisait toutes ses délices, beaucoup. Et plus elle s'en occupait, plus Philippe V était assidu auprès d'elle. Comme dans un ménage bourgeois, les enfants — il en vint bientôt deux autres, une lille et un [ils, — resserrèrent l'intimité du couple royal. « Votre mariage, écrivait Louis XIV à son petit-fils, est le grand bonheur de votre vie. » Absorbé dans ce bonheur, le seul qui convînt à son tempérament et à ses goûts, Philippe; V se contenta d'être le mari de la Reine.
Pendant douze ans la Reine, en Espagne, fut le véritable Moi, et