‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 61 sur 189 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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traitait de toutes les principales affaires, politique et guerre. Il négociait les mariages royaux, interdisait aux ministres à 'étranger de correspondre avec le souverain sans son intermédiaire, surveillait les employés des cours étrangères. La vie et la mort des ambassadeurs espagnols lui appartinrent. Les conseillers d'Etat formaient un aréopage suprême, qui pouvait tout examiner, sans exception ni limite; ils empiétaient sur le roi ; ils empiétaient à leur gré sur les autres Conseils1. Les portraits que l'envoyé de France, de Bonnac, traçait des conseillers, en 1713, ne sont guère flatteurs, et semblent vrais2.

Tous ou presque tous très vieux : le marquis de Mansera, débile jusqu'à ne plus pouvoir venir aux séances ; le comte de Frigiliane, âgé de soixante-treize ans, depuis plus de vingt ans en cette charge; le duc de Montalto, du même âge et de tempérament toujours paresseux ; le comte de Monterey, soixante-treize ans, ancien défenseur des Pays-Bas contre Louis XIV, préoccupé de finir archevêque de Tolède, quoiqu'il ne sût pas un mot de latin ; le duc de Médina Sidonia, soixante-quatorze ans, toujours prêt, faute de comprendre, à voter comme les autres ; le cardinal del Giudice, soixante-huit ans, grand inquisiteur, intelligent, mais sans volonté ; le comte de San-Estevan del Puerto, soixante-dix ans, si cassé que la vieillesse lui était tombée sur l'esprit ; le marquis de Castel Rodrigo, grand écuyer de la Reine, soixante-quatre ans, l'un des meilleurs au conseil ; le duc d'Escalona, soixante-huit ans, le plus savant ; le marquis de Bedmar et de Canales, chargés de la guerre, soixante-quatre ans, et le second qui mourut incapable, à la fin de 1713, à soixante-seize ans. Le duc d'Arcos et le duc de Montellano étaient à peu près du même âge. Le duc de Giovenazzo, frère du cardinal del Giudice, un vieillard de soixante-quinze ans, fermait la série, qui n'était jamais limitée. « Il est rare, disait M. de Bonnac, qu'il soit de l'avis des autres ; plus rare que les autres veuillent suivre le sien. »

C'était un contraste piquant que celui de ces jeunes souve-

1. « Quel Sacro areopago del consigiio di Stato », disait Alberoni même lettre à Rocca, p. 587).

2. Mémoire conservé aux A. ÉTR., Esp., t. 223, f° 14 (Baudrillart, t. I, p. 561).

rains, d'une Reine de vingt ans, en présence de ces quinze vieillards, naturellement attachés à un passé qui n'était pas glorieux, mais leur avait été profitable, préoccupés de le conserver à leurs enfants. Toute réforme les trouvait hostiles, parce qu'elle risquait de les atteindre dans leurs intérêts, leur famille et leurs créatures. Leur grand art consistait à traîner les affaires : à l'initiative royale ils opposaient le flegme espagnol, les conseils de leur grand âge, l'expérience de leurs cheveux blancs. Plus d'une fois, la petite Reine se demanda si ces graves conseillers n'avaient pas raison contre son impatience, si elle ne faisait pas un rêve imprudent et dangereux à vouloir réformer l'Espagne1.

Le pire était que ces vieillards imposaient leur méthode aux autres conseils que souvent ils présidaient. Le gouvernement intérieur du royaume appartenait au Conseil des Caslilles qui fut, jusqu'à la chute retentissante d'Oropesa, présidé par un grand d'Espagne, puis par un simple gouverneur. Tant son autorité avait paru redoutable pour la royauté! Avec un droit de justice suprême, sans autre recours qu'au Roi, les conseillers de Castille tenaient entre leurs mains toutes les provinces, y plaçaient leurs amis, nommaient et surveillaient les corrégidors, les officiers de finances, et pouvaient inquiéter même les vicerois et les gouverneurs. De même que d'entrer au Conseil d'Etat élait pour la haute noblesse le bout de tout, l'entrée au Conseil de Castille ne se donnait qu'à la fin d'une longue carrière d'administrateur. Louville ne l'appelail que le Conseil des « vingtquatre vieillards2 ».

Pour éliminer les plus âgés, le Roi avait décidé, en 1706, de les réduire à seize3. Par calcul el par tempérament, ils travaillèrent alors plutôt moins : en 17KI. six charges furenl rétablies, d'autres un an après Le gouverneur, Ronquillo, rude, farouche, entêté dans ses idées d'autant plus fortes qu'elles étaient rares, présentait le type achevé de cette

1. Voir sur ce Conseil le Mémoire conservé aux A. ÉTR., Esp.t l. 91, f° 233, utilist- par Baudrillart, Philippe V et Louis XIV, p. 64.

2. Louville à Torcy, 15 août 1701 Saint-Simon, éd. de Boislisle, VIII, 580)

:;. Desdevises du 'Dézert, p. r.'.i j 61, d'après les recueils d'Ordonnances espagnoles. Baudrillart, t. I, p. 279, 280. —Saint-Simon, enfin, éd. dé Boislisle, VIII. p. 140. — I»'' Vayrac, État présent de VEspagne, III. 320, 335.

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race de vieux administrateurs castillans, remplis de vieilles maximes, hostiles aux influences étrangères, aux progrès, aux réformes, très fiers d'ailleurs de tenir toute l'Espagne entre leurs mains, toujours prêts à empiéter sur le Roi, lents à examiner les affaires, et pourtant jaloux de les attirer toutes1.

Le Conseil des Indes avait, sur l'empire colonial de l'Espagne, la mémo autorité que le Conseil de Gastille en Espagne. C'était la chambre suprême d'appel des juridictions coloniales, le moteur et le centre de l'administration coloniale tout entière. Vice-rois, gouverneurs, présidents des audiences royales, tenaient leur pouvoir de ce Conseil autant que du Roi, lui rendaient leurs comptes, correspondaient avec lui sur tout, appliquaient sur son ordre les lois que seul il avait le droit d'élaborer pour le Nouveau-Monde. Trente personnages, trente vieillards encore, parce que c'était la fin et le suprême honneur pour les hauts fonctionnaires coloniaux de venir siéger à ce Conseil, disposaient ainsi de millions de sujets et de tributs qui auraient pu faire la grandeur de l'Espagne, et ne la faisaient point. Leur chef, le comte de Frigiliane, l'un des premiers seigneurs, « haut, fier, ardent, libre, à mots cruels, dangereux, extrêmement méchant », publiquement accusé d'avoir empoisonné le duc d'Ossuna qui lui faisait ombrage par sa puissance et son despotisme, faisait figure et fonction de roi 2.

Jamais la vérité ne venait des colonies à la connaissance du roi d'Espagne. Le grand éloignement, la multitude des affaires, la lenteur des décisions permettaient aisément de la déguiser, de la retarder, de l'arrêter. Le Conseil était complice des malversations des officiers et des vice-rois, qui rapportaient de leurs gouvernements des biens immenses et, par des présents donnés à propos, achetaient leurs juges, presque toujours leurs parents, leurs pareils et leurs amis. L'Espagne et Philippe V se trouvaient pour ainsi dire dépossédés des Indes au profit de cette république de grands fonctionnaires appuyés sur leur clientèle et leurs richesses.

1. Le gouverneur fut substitué par Philippe V au Président du Conseil pour diminuer sa puissance Saint-Simon, éd. de Boislisle VIII, 152). Sur Ronquillo consulter Saint Simon (IV, 327).

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