Noailles, Mémoires, p. 118 à
le nombre et la fureur des partis, l'envie et la haine actives de tous ces fonctionnaires qui se disputaient les emplois pour se les distribuer ou satisfaire leur clientèle. « Nous avons ici, disait Alberoni, cinq colonies, c'est-à-dire cinq factions, espagnole, française, italienne, flamande, irlandaise. Chacune a part dans l'administration, la politique, les finances, la guerre. Il faut un fameux esprit à la Reine pour mener sa barque au milieu de toutes ces nations, toutes différentes d'esprit, de costumes, de tendances1. »
En principe, inspirés par des intérêts opposés, ces partis ne s'accordaient sur aucune chose2. Le chef des Espagnols, qui avait paru s'attacher aux nouveaux souverains, le duc de Veragua discrètement soutirait au Roi des faveurs : toute la politique de cet Harpagon silencieux se réduisait à faire ses affaires. Mieux en cour, plus utiles, mais beaucoup plus discutés parce qu'ils servaient avec plus de zèle une Reine de Savoie, les Italiens se groupaient autour du duc de Popoli, le protecteur désigné et habile de leurs intérêts et de leur fortune. Depuis que Philippe V avait perdu l'Italie, les grandes familles qui depuis trois siècles la gouvernaient pour l'Espagne, avaient passé la mer avec les derniers soldats du Roi, et venaient à Madrid se refaire dans les charges de la couronne, vice-royautés ou ambassades. Del Giudice devint grand inquisiteur, eut l'ambassade de France où il fut remplacé par son neveu, le prince de Cellamare. Le prince de Santo-Ruono obtint la vice-royauté du Pérou; le duc de Solferino, de la maison de Mantoue, la grandesse; le marquis de Crèvecœur, prince de Masserano, ainsi que le marquis de Laconi, un Sarde retors, le même honneur.
Il n'en fallait pas davantage pour exciter la jalousie des Flamands, qui eux aussi, par la perte des Flandres, s'étaient rabattus à vivre de l'Espagne, et moins nombreux invoquaient avec plus d'âpreté leur litre à l'héritage de Charles-Quint : deux grandes familles surtout menaient le parti. Car le comte de