‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 65 sur 189 · Lettre d'Alberoni à Rocca, 3 février L715, p · texte numérisé non relu

Lettre d'Alberoni à Rocca, 3 février L715, p

2. Le détail vivanl des personnes qui, .-dors composaienl <■<>> partis nous a été conservé par M- de Bonnac, dans un Mémoire sur Vêlai présent de lu cour d'Espagne conservé aux A. ÉTR., Esp., t. 223, I" 14 e1 en partie cité par M. Baudrillarl l. ", p. 501 et suivantes).

ALBKHOM ET MAKIE-LOUISE DE SAVOIE 105

Bergheick, un instant en passe de figurer comme premier ministre, et digne de l'être par ses talents et son travail, « de ces trésors que les rois ne peuvent connaître », fut obligé de quitter l'Espagne, dégoûté. Ceux qui restaient, c'étaienl les Bournonville, princes en Brabant, généraux aux services de l'Empereur ou de l'Espagne, oublieux de la France, d'où ils venaient et qui avait fait leur fortune. Le chef de la maison en Espagne, Jean-François-Benjamin, cadet de la famille, baron de Câpres, avait lié partie avec l'Électeur de Bavière quand celui-ci se crut souverain des Flandres. Philippe V l'avait recueilli; et son fils, après avoir fait sa cour aux maîtresses de l'Electeur pour parvenir, s'était comme lui tourné vers le roi d'Espagne, qui le fit duc et grand en 1715. Les intrigues, quelles qu'elles fussent, ne coûtaient rien à ce cadet de Flandre. Il voulait s'enrichir et cachait son avidité sous un masque d'homme du monde, du très grand monde à qui les ambassades paraissaient dues. Puis venaient les de Croy, princes d'Empire également, dont le chef le duc d'Havre s'était rallié à Philippe V, plus porté à l'intrigue par son entourage que par son tempérament. Il était en effet le centre d'une petite société de Flamands qui par lui se poussaient: le prince de Robecque, Français sans doute, puisqu'il était de Montmorency, mais petit-fils d'une duchesse d'Arschot, fds d'une comtesse de Croy Solre, marié à sa cousine germaine, Mlle de Solre; le prince de Chimay, du Saint-Empire, et le marquis de la Vère, lieutenants généraux des armées d'Espagne, le premier grand d'Espagne; le marquis de Richebourg, de la famille française des Melun, qui, comme les Montmorency, avait depuis longtemps fait fortune en Flandre, s'était alliée aux Croy, aux Ligne, Charles Henri, capitaine général des armées d'Espagne, honoré de la Toison d'or en 1700, de la grandesse en 1712 et qui méritait de l'être, âpre au gain d'ailleurs, quoique très riche de ses biens en Flandre. Ces grands seigneurs, entre qui les alliances étaient fréquentes, presque tous parents, avait un trait commun de caractère, la même envie de s'enrichir par l'intrigue et dans les emplois. Ils faisaient la garde auprès du Roi, intraitables pour les nouveaux venus ou parvenus, entichés de leurs principautés, dont ils trafiquaient de leur mieux, avec un langage

superbe et de très grandes allures. Ce fut entre eux et les Italiens, pendant tout le règne, une lutte acharnée, qui permit à quelques Irlandais comme le chevalier du Bourgk, de se glisser, grâce à son catholicisme, mais jamais de s'élever très haut1.

Alors, dès qu'un Français paraissait envoyé par Louis XIV, ou sollicité et appelé par Marie-Louise, pour refaire l'unité dans les conseils de la monarchie, cotait une conjuration générale. Ambassadeurs, administrateurs, le duc d'Harcourt, Orry, Marcin, le cardinal d'Estrées, le duc de Gramont, Amelot y avaient succombé tour à tour. L'histoire des rapports entre la France et l'Espagne de 1700 à 1713 n'est qu'une hécatombe continue de ministres.

Cette monarchie, si difficile à relever tournait entre les mains des Français décidément à la république. Ce qu'elle consomma d'hommes d'Etat alors fut incroyable : par la faute des Français, très souvent, autant que par les intrigues des adversaires. Orry « qui avait des parties d'administrateur », intelligent, actif, se compromit avec des aventuriers d'argent. Les hommes de sa sorte eurent le tort de ne pas se défier d'un monde interlope qui parut s'être glissé au delà des Pyrénées avec la dynastie française. On eût dit que l'Espagne devenait une colonie de la France propice aux affaires louches : « Une infinité de gens de sac et de corde, sans aveu, banqueroutiers, fripons, garnements et têtes sans cervelles viennent ici sans savoir pourquoi, tourmentent le Roi et les ministres pour avoir des charges et des emplois; il vient des p... sans nombre, comme si c'était une chose rare ici, et dont on eût grand besoin. »

Il eût fallu reconduire tous ces gens à la frontière pour l'honneur de la nation : ils restèrent, et paralysèrent le gouvernement, s'il voulait les écarter ; le compromirent, s'il leur cédait. Entre eux d'ailleurs et leurs compatriotes du vrai ou du grand monde, venus ou envoyés de Versailles, il y avait des intentions communes ; et par là les Français en général formèrent une faction, plutôt que le grand parti du gouvernement qu'ils

]. Consulter pour tons ces personnages Alberoni, Correspondance avec le comte Rocca, passim. ; Saint-Simon, Mémoires, particulièrement éd. Chômai, t. XVIII ; enfin, le- études de M. Baudrillarl : Philippe I et lu mur de France.

auraient dû être. Faire fortune en Espagne, et pousser leurs amis était leur souci commun. Ils parlaient haut pour écarter leurs rivaux, prétendaient à commander, comme sur une terre conquise, à des vaincus. Leurs chefs, Louville qui avait eu la confiance de Philippe V, Marcin, l'abbé d'Estrées disputaient à la jeune Reine une autorité qu'elle avait mise au service de l'État et l'accusaient de trahison avec son père, le duc de Savoie. Très souvent, ils étaient divisés, frappés, ne laissant pas même aux Espagnols ou aux Italiens, qui leur empruntaient leurs arguments, le soin de maudire et de calomnier la France et les Français : « Les particuliers, disait Louis XIV à M. de Bonnac son envoyé en 1711, espèrent toujours de profiter des révolutions qui arrivent dans toutes les cours. Mais à peine en peuton contenter un petit nombre : de là les divisions survenues entre les personnes en qui je prenais le plus de confiance. »

Les Français devinrent ainsi responsables de tous les désordres. Il est vrai qu'avec l'autorité dont ils étaient armés, ils auraient dû faire d'autre besogne : leur manière de régénérer l'Espagne ressemblait trop aux procédés qu'avait employés la cour des Habsbourg pour la perdre. S'ils prétendaient détruire les courtisans desrègnes passés, c'était pour s'élever comme eux sur leurs ruines, à la faveur d'un règne nouveau. « Depuis trois ans que nous sommes ici, écrivait Louville en 1703, on n'a pas remédié à un seul des maux de cette monarchie. On peut compter que tout le temps que nous avons employé jusqu'ici a été entièrement perdu !. » Dix ans plus tard, malgré l'énergie de la Reine, malgré son obstination, la situation n'avait guère changé. Tout ce qu'elle avait pu faire, c'était d'arracher l'Espagne aux Alliés. Elle attendait la paix pour vaincre la tyrannie de la routine, des abus, des intérêts particuliers. Donner à l'Espagne la prospérité était une tache plus difficile, mais plus définitive, que de la conserver aux Bourbons.

Le tableau du mal, en 1712, était vraiment lamentable : « l'Espagne est un terrain en friche, disait Alberoni : aux envi-

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