Louville, Mémoires et lettres, II, p. 102 et suivantes
rons de Madrid, pas une maison de campagne, pas un arbre, pas un fruit à vingt milles à la ronde1. » La Castille produisait à peine le blé nécessaire à sa consommation : les laboureurs se contentaient comme les Arabes, de remuer le sol, de jeter pardessus la semence quelques pelletées de sol, faisant tourner leur charrue autour des mauvaises herbes qu'ils arrachaient rarement. Point d'eau, faute d'entretien des canaux ; point de routes pour les besoins du cultivateur. L'Andalousie eût dû être le pays le plus riche de l'Espagne : elle était à la merci d'une mauvaise récolte. L'habitant des campagnes se contentait de vivre avec le profit des vergers d'oliviers, de mûriers et des vignes que l'industrie des Moresques avait créés. L 'Aragon formait comme un désert de sables, de pierres, presque partout aride sauf au bord de l'Ebre ou dans les vallons de Tarracone, de Huesca et de Balbastre fertilisés au printemps par la fonte des neiges. L'Estramadure avait été ruinée par l'abandon des aqueducs que depuis la plus haute antiquité on avait entretenus, et par l'usage excessif du pâturage. Quatre millions de moutons y descendaient l'hiver des plateaux trop rudes, détruisant les arbres et les vergers que le paysan en vertu d'une loi séculaire n'avait pas le droit de défendre par une clôture. Les propriétaires de troupeaux, la puissante Compagnie de la Mesta, après avoir ruiné l'hiver l'Estramadure, faisaient un désert en été de la Manche et des environs de Valladolid. Pour trouver un pays vraiment fertile, des cultivateurs heureux, il fallait aller en Biscaye, ou dans les royaumes de Valence et de Murcie, le grenier et le jardin de l'Espagne2.
De cette misère générale, les étrangers alors comme aujourd'hui accusaient la paresse, l'indifférence des Espagnols. « On me reproche ici mon travail, écrivait Albcroni, mon ardeur à faire crever de fatigues le genre humain. Ce qu'on appelle ardeur passerait ailleurs pour de l'indolence. La fainéantise, la léthargie de ces gens sont portées aux dernières limites3. » L'abbé de