Lettre d'Alberoni à Rocca, s juin 1716, p
Vayrac qui visita l'Espagne à cette époque la jugea de même: « Elle produirait des richesses immenses si elle était bien cultivée. Mais par malheur, ceux qui par leur condition semblent n'être destinés qu'à labourer la terre se croiraient dégradés s'ils s'appliquaient à l'agriculture. Leur paresse ne pouvant être égalée que par leur vanité, il n'y a pas jusqu'au moindre paysan qui n'ait sa généalogie toute prête. N'est-ce pas une chose digne de pitié de voir un paysan demeurer assis devant sa porte, dans une place ou au coin d'une rue, les bras croisés, le manteau sur les épaules pendant les ardeurs de la canicule ou bien occupé à toucher une dissonante guitare, tandis que l'étranger laboure sa terre, moissonne son champ? » Tous les ans, des ouvriers agricoles passaient les Pyrénées, des Basques, des gens du Languedoc, de la Guyenne, du Limousin même; il en est venu plus tard, pour coloniser, d'Italie, et même d'Allemagne. Il y avait des esclaves encore pour travailler à Séville.
De tout cela l'Espagnol ne s'émeut guère, au contraire. Prodigue de l'argent qui rentre par fortune, parce qu'il aime les jeux, les danses, les costumes, il soutient son indigence avec un air de dignité qui impose. La misère ne l'invite point à l'effort ; elle 'ne le dégrade pas. Le peuple est pauvre et digne : mais il devient rare. C'est à peine si Ton compte six millions d'habitants dans toute la péninsule. L'heure est proche « où cette nation qui a colonisé un monde, à force de vivre elle-même comme font les nègres, » va faire appel aux colons pour combler les vides el exploiter son sol f.
Pauvreté d'hommes et de revenus, c'est la décadence encore en 1714. « L'Espagne est la fable et la risée des autres nations. » Mais la faute en est moins encore au caractère du peuple, qu'à la longue imprévoyance de ses chefs.
Pourquoi le paysan travaillerait-il? Il ne peut aimer cette terre qui, sauf dans les pays de Biscaye et de Valence, ne lui appartient pas. Il est fermier à court terme, ou journalier, toujours
1. Tout cela est très nettement expliqué par l'abbé de Vayrac au passage cité plus haut. — Le mot le plus frappant est celui d'Alberoni : « una nazione che ha comandato aile migliori provincie dEuropa e che qui ha semprè voluto vivere da Moro » (lettre à Rocca, p. 508).
prêt à émigrer. L'aumône ou le brigandage lui rapporteraient plus que le maigre salaire abandonné à regret par l'intendant des propriétaires. L'Espagne est ruinée parles grands domaines.
Elle est ruinée aussi par l'Eglise. « Les couvents dit Alberoni, sont la perte de ce pays. Personne ici n'est en peine de trouver à vivre. N'importe quel coquin dans l'embarras n'a que se dire le soir qu'il se fera moine : il le sera le lendemain certainement. Un très grand, un très saint homme, le cardinal Ximénès avait pour principal souci de réformer, de diminuer, de rappeler au devoir toute cette canaille d'Eglise. Il faudrait s'entendre avec Rome sur ce point capital1.» Il y avait en Espagne près de 100,000 moines et nonnes, plus de 3,000 couvents. Une ville comme Valladolid, avec 20,000 habitants comptait 46 monastères et 14 églises; Burgos une pauvre cité de 9,000 âmes, 42 monastères. Le voyageur qui visitait l'Espagne alors, trouvait toute la richesse de la péninsule employée aux couvents et aux églises. Les biens du clergé représentaient le quart du sol cultivable, et dans les cités, des quartiers entiers. Les dîmes formaient le casuel : et quel casuel ! La dîme sur les troupeaux allait à la moitié du revenu qu'ils donnaient. L'église de Compostelle prélevait un droit sur le blé de la moitié de l'Espagne, d'autres églises sur le vin et la viande vendus au marché. Les clercs, les moines enfin touchaient de toutes les mains, sous forme de dons, d'aumônes : en revanche ils payaient le moins qu'ils pouvaient, échappaient aux impôts, corrompaient les perçepteurs, intriguaient auprès du Roi. Leur condition faisait envie à un peuple insouciant et profondément religieux. Contre une administration qui achevait sa ruine, l'asile et l'exemption du cloître constituaient pour le bas peuple le refuge souverain. La religion le nourrit : la royauté l'affame.
« Je reste étourdi, écrivait Alberoni, et embarrassé du nombre infini tics tributs que l'on paie ici, tous accordés par les provinces et levés à titre précaire : pas un ne peut se dire légal. Ils exigent en outre une foule de percepteurs, et l'on constate avec chagrin que la moitié n'entre pas au trésor royal. »