I. Lettre d' Alberoni à Rocca, 25 mai 17lt>, p
ALBEltONI ET MAHIE-LOTTSE DE SAVOIE lit
« Qu'est-ce que paie dans les Etats Farnèse le paysan, demandait-il encore au ministre des finances de Parme; qu'est-ce que l'impôt civil et rural ? Quelle différence enfin entre le paysan et le noble en matière d'impôt ? » Fils de paysan, qui au milieu des grands n'a pas oublié ses origines et qui jamais en Espagne n'oubliera l'Italie, Alberoni a mis le doigt sur les plaies de la monarchie et du peuple espagnols1.
En principe, les impôts se divisaient en deux grandes catégories ; les rentes générales, levées sur toutes les provinces espagnoles, à l'exception de la Navarre, droits de douane et droits sur les laines à l'exportation, ruineux pour le commerce et l'agriculture de la nation; les rentes provinciales, une foule d'impôts indirects perçus dans les provinces de la couronne de Castille, le meilleur revenu du Roi, qui variaient de nature suivant les provinces, les conditions, les circonstances môme. L'un d'eux, par exemple, l'alcabala sur les ventes prenait les produits de la terre et les frappait sans relâche depuis le lieu de production jusqu'au lieu de consommation, dix fois s'ils étaient vendus dix fois, et à chaque vente de 14 pour 100. Avec chaque royaume, Jaen, Séville, Cordoue, l'alcabala se modifiait. Elle était d'autant plus dure, que les privilégiés en grand nombre s'en exemptaient, que certains même se la faisaient concéder par le Roi. Nulle règle en somme que des coutumes obscures ou des faveurs scandaleuses. Comment distinguer l'alcabala des autres impôts indirects qui s'y ajoutaient, les millones. « Si l'on ne supprime cet impôt, criait Alberoni, jamais ces royaumes-ci ne se relèveront. On découragera le peuple même de reproduire. » C'étaient des taxes sur la viande, le vin, le vinaigre, l'huile, la chandelle, sur l'orge, le poisson, le sucre, la neige et la glace à rafraîchir. Pour un peu on eût taxé l'air que l'on respirait, l'eau, la vie même. Et comment ! par des tarifs qui variaient suivant les provinces et les acheteurs. Les tribunaux étaient incapables de s'y reconnaître. C'était le désordre et l'arbitraire. Que penser d'un peuple qui payait, de cette façon, près de 18 impôts analogues, aides ordinaires ou extraordinaires, rentes de l'eau-de-
1. Voir notamment les lettres d' Alberoni à Rocca du 8 juin 1716 et 26 octobre 1716 (p. 467 et 499).
vie, de la soude, rente des olives et des figuiers de la rivière de Séville, rentes de la soie et du sucre, et à qui les Bourbons avaient apporté de France les monopoles du tabac, du sel, du papier timbré, des cartes à jouer. Tout le poids retombait sur le petit fermier. Le Roi n'en était pas plus riche : il ignorait ou abandonnait ses droits à des privilégiés sans nombre; les vraies fortunes, celles qui eussent acquitté l'impôt utilement, largement, échappaient. Et le peu que cette administration maudite arrachait à la misère des paysans s'égarait en route dans les coffres des administrateurs1.
« On ne se fait pas une idée des souterrains où va se perdre l'argent du Roi. Ce sont des labyrinthes tels et si nombreux que c'est tenter l'impossible que de l'en sortir.- » Le grand vice en effet, c'était le fermage des impôts. Les fermiers qui depuis quinze ans avaient pris les impôts à bail avaient jeté sur les contribuables une armée d'employés qui, grâce à l'incertitude de la monarchie, leur faisaient plus de mal que les armées étrangères. (Tétait dans chaque village une guerre intestine entre les paysans, les marchands et les trois mille surveillants de l'impôt, aux aguets à tous les carrefours pour saisir et frapper la matière imposable. A la moindre résistance, les agonis appelaient les garnisaires. Contre la fraude, ils encourageaient l'espionnage et la dénonciation. Avec de pareilles armes entre les mains et la certitude de l'impunité, les fermiers des rentes prenaient de force plus qu'il n'était dû au Roi, des millions ajoutés aux tributs d'Etats, qui ruinaient le peuple et n'enrichissaient pas le souverain. Impossible aux ministres des finances de se faire rendre des comptes : après avoir pressuré le contribuable, le traitant criail misère, invoquant la détresse publique, ta guerre, pour se dispenser d'acquitter son bail, pour le faire renouveler à un taux moins élevé2. Ce n'étaient pas cependant les bureaux de comptabilité qui faisaient défaut : la monarchie espagnole avait quinze bureaux de révision de recettes, desIndes oudcs douanes, quinze contadurie. Mais leur nombre (Mail précisément
I. Consulter particulièremenl l'abbé •!<• Vayrac, Des revenus 'lu Roi, III, p. 407- — Desdevises du Dézert, Les Institutions françaises, p. 303. v. Desdevises 'lu Dézert, Ibid., p. 412.
si grand, avec tant d'employés mal instruits, mal payés que la concussion y était couramment en usage, facile à dissimuler, presque de règle. La confusion et l'ignorance produisaieni le désordre. Bref, entre agents des fermes et de l'Etat, c'étail un brigandage général.
« Il n'y a que Dieu qui puisse permettre à un homme de se reconnaître là-dedans », s'écriait Alberoni en 1716. On juge par ce cri ce qu'il a fallu d'énergie à Marie-Louise de Savoie combattue par la routine et l'égoïsme des grands, entourée de factions hostiles où elle trouvait plus d'embarras que de ressources, pour tirer de ce chaos les moyens d'accomplir sa tâche1. Ce fut là vraiment qu'elle montra de l'héroïsme : elle avait fait appel à Louis XIV qui, dès 1703, lui envoya Orry.
Fils de financiers, fort intelligent et déjà familier avec les affaires d'Espagne, Jean Orry, dont cette mission lit la fortune, était un homme que les tâches difficiles ne rebutaient point, très laborieux et d'une santé de fer. Comme c'était un financier ingénieux, fertile en expédients, il avait trouvé des ressources immédiates pour la guerre, mais sans atteindre les sources du mal. Il eut les défauts des réformateurs, l'impatience et les illusions ; il mit la main à tout et n'acheva rien. « Personne ne pouvait mieux réussir sous un homme posé qui lui eût fait tenir pied à bord. » Ses manières dures, l'atteinte qu'il porta aux coutumes ou aux abus lui attirèrent la haine générale. Ses ennemis, le duc d'Albe qui ne lui pardonnait pas ses 50,000 écus de rente sur les Indes perdus par la réforme, l'accusèrent de malversations. Et peut-être ses expédients en avaient-ils l'apparence. Il fut rappelé en 17062.
Son successeur, tout différent, l'homme le plus appliqué, le pins sage, Amelot, ne réussit pas beaucoup mieux. Il avait vécu, et permis aux souverains de vivre, c'était beaucoup sans doute : s'il avait réduit l'autorité des Conseils et l'arrogance des grands, et trouvé malgré eux des ressources, il avouait lui-même qu'il était encore loin d'avoir tiré les Espagnols de leur léthargie.
1. Lettres cTAlberoni à RocGa, du 7 décembre 171G, p. 507; du 8 mars 1717. p. 526 : du 18 mai 1717, p. 539.
2. L'abbé de Vayrac, III, P- -134; Baudrillart, Philippe Y et Louis XIV, p. 576.