‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 73 sur 189 · IbicL, 8 août 1718, p · texte numérisé non relu

IbicL, 8 août 1718, p

i 18 DÉCADENCE ET REVEIL DE L'ESPAGNE

l'étendue de la tache que s'était donnée une reine de vingt ans, étrangère, délicate. A la place de son mari désœuvré, elle avait entrepris cette œuvre longue, malaisée, cette cure morale d'un grand pays, quoique le Roi eût lui-même presque aussi besoin de sa sollicitude que le royaume. Elle avait eu un programme, pour un peuple qui ne pensait plus; de l'ardeur, pour un souverain qui ne songeait pas à régner1.

Il serait injuste de lui attribuer l'honneur exclusif d'un effort qu'elle ne soutint pas seule. Elle eut en effet un lieutenant, une collaboratrice qui lui fournit les conseils de son expérience, et l'appui, aux heures difficiles, de la force morale que donnent à une femme intelligente les leçons de la vie, Mme des Ursins. Dieu sait ce que la vie avait appris à Marie de la Trémoille, fille de duc, élevée au milieu de la Fronde, initiée toute jeune aux intrigues des femmes et des partis, mariée au prince de Chalais qui se fit chasser de France en 1662 pour un duel au Palais- Royal, l'aidant alors à refaire fortune en Espagne contre Louis XIV, puis veuve brusquement, en 1670, à Venise où elle était passée avec lui. On l'avait crue folle alors, quand elle promena deux ans son veuvage inconsolé de ville en ville, en Italie; en 1673 elle s'était fixée à Rome, et très pratique, très politique, d'instinct elle entra dans la société des Cardinaux, du jésuite Nithard qui mit à son service son crédit à Vienne pour la faire princesse romaine, du cardinal d'Estrées qui la recueillit dégoûtée de ses avances inutiles à l'Autriche, et lui procura, après quelque commerce de galanterie, un vieux mari et un titre de duchesse romaine. Duchesse de Bracciano, elle ne se contenta point de si peu : elle se retourna vers la France, et, comme si elle ne l'eût jamais quittée, y étala son esprit el ses charmes, au point d'éveiller les inquiétudes de M l! de Maintenon.

L'âge < [ ii i venait pourtant . en 1696, avaii donné une autre tournure à sa vie : l'ambition lit d'elle à la mort de son vieux mari, à près de soixante ans, l'ouvrière habile •■! heureuse de la grande

1. Voici le jugement toui ;i fait motivé e1 élogieus d Uberoni sur la jeune

Reine: son intelligence est remarquable; quoique jeune, elle a été élevée p

travailler avec méthode el expérience, el elle travaille indifférente àtouteespèce de divertissement, enfermée toujours «■ n t r<- quatre murs, passionnée «lu pouvoir, dou<V de qualités éminentes . Lettre à Rocca du 20 juin 1713, p. 231.

intrigue nouée à Rome avec les Espagnols pour donner le trône de Madrid au duc d'Anjou, et bientôt d'une autre négociation avec la cour de Savoie et la duchesse de Bourgogne dont l'effet fut le mariage de Philippe Vet de Marie-Louise. Les jeunes souverains lui devaient bien la récompense qu'elle obtint, après l'avoir d'ailleurs sollicitée avec adresse, la première charge qu'une femme put obtenir à Madrid, celle de camerera major.

Très grande dame, par la naissance, par les manières et un long commerce avec les premiers personnages de l'Europe, elle prit, sans effort et comme de droit, à Madrid, une place importante que son ambition tendue depuis vingt ans vers l'intrigue lui avait procurée. Après une vie d'aventures, rien en elle ne trahissait l'aventurière : plutôt grande que petite, brune avec des yeux bleus qui disaient tout ce qui lui plaisait, une belle gorge, et un visage qui sans beauté était charmant, un air de grandeur, de politesse et de distinction accomplies, une conversation nourrie par la lecture et la réflexion, une voix enfin caressante, insinuante, mesurée. Les expériences qu'elle avait faites, les milieux qu'elle avait traversés, pour se pousser et avec l'intention très arrêtée de réussir par tous les moyens, avaient simplement formé son talent politique sans jamais déformer « l'écorce honnête » qui masquait les dessous parfois suspects de sa carrière d'intrigante. « Je suis gueuse, mais je suis fière », écrivait-elle un jour qu'elle se peignit au naturel, avec une humilité feinte1.

Il était logique après tout que, sous un règne où le vrai souverain était la Reine, le premier ministre fût une femme, quand cette femme surtout avait « une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes ». Mme des Ursins, malgré les colères des Espagnols, les calomnies et les jalousies des Français et de leurs ambassadeurs à Madrid, un moment disgraciée par eux en 1704, fut plus que la surintendante de la maison de la Reine. Avec une discrétion calculée qui assurait sa puissance, elle connut toutes les décisions des souverains, s'associa à leurs choix, régla avec eux leurs réformes et leurs entreprises. Son esprit, le plus fertile qui fût en combi-

1. Sur Mme des Ursins, outre le livre élogieux à l'excès de Combes, voir les notices récentes de M. de Boislisle dans son édition de Saint-Simon, passim.

naisons de toute sorte, le talent qu'elle avait pour connaître son monde et savoir par où le prendre et le mener, la ténacité surtout de son ambition soutenaient depuis quatorze ans la Reine qu'elle avait mariée contre les difficultés énormes d'une tâche noblement acceptée1.

A voir la princesse dévouée, si active et si indispensable, les contemporains se persuadèrent même qu'elle seule avait pu inspirer à Marie-Louise des ambitions, un courage, des résolutions fort au-dessus de son âge et de son sexe, qu'elle n'était pas le bras droit, mais l'âme, la pensée dirigeante, efficace de la Reine. Toute collaboration a toujours éveillé ce genre de soupçons : en deux auteurs attachés à une môme œuvre, on admet difficilement, l'égalité absolue de force, de talent, de travail. Et pour ce motif bien souvent, aux regards de la postérité, les ministres font tort aux Rois qui les ont employés.

Pour ne pas faire tort cependant à Marie-Louise de Savoie, pour juger vraiment le grand premier rôle que cette reine garda, parce qu'elle le voulut et qu'elle était capable de le soutenir, il peut suffire d'invoquer le témoignage de M"'e des Ursins ellemême. La première fois qu'elle rencontra Marie- Louise, elle fut frappée « de son esprit étonnamment avancé pour son âge2 ». Elle avait cru trouver une enfant ; elle découvrait une princesse plus fine qu'on ne pouvait penser, dont il lui fallut faire la conquête, et non l'éducation. Et bientôt elle lui rendait cet hommage que par sa conduite, sa grâce, elle avait su fixer l'attachement encore hésitant des Espagnols à leur nouveau Roi :i. Ces débuts heureux étaient d'une vraie reine, consciente de ses devoirs, soucieuse de les remplir, née et façonnée avant l'âge pour le gouvernement, l'affirmation enfin d'une personnalité, d'une volonté au service d'une cause.

1. Saint-Simon, Mémoires; de Nonilles. Mén wires, p. 150 à 200; Saint-Philippe, Mémoires, tome I. Combes, /." Princesse des Ursins. — Baudrillart, Philippe V cl lu cour <lc France, I, passim.

2. La princesse des Ursins ;'i Torcy, 21 novembre 1701 A. l'.Tl;.. Espagne, t. 97, f251).

3. Voir la lettre élogieuse de Louis XIV à Marie-Louise de Savoie, du 10 novembre 170'..' \. l.li;.. Espagne, i. L09", r 687), ei celle du il mars 1706, citées par Baudrillart, I. p. vin

Cette Reine et son œuvre, Alberoni qui s'était trouvé l'intermédiaire entre Marie-Louise et Vendôme, entre la cour et l'armée, avait pu lui aussi les juger toutes deux à leur valeur. Au mois de mars 1713, l'abbé écrivait à Parme : « Celle auguste Heine se porte à merveille et toujours attentive à procurer de l'ordre en Espagne. C'est sur quoy elle aura à travailler longtemps. C'est un terrain en friche, mais cultivé qu'il soit, il rendra beaucoup1, s

Deux mois après, annonçant une nouvelle grossesse de la Reine qui devait bientôt succomber à cette double tâche trop lourde, d'être à la fois femme et roi, Alberoni ajoutait : « Je ne crois pas me tromper en disant que si cette Cour met ordre à ses affaires, elle sera bientôt en état de n'avoir besoin de personne et de faire le brave à l'occasion. Elle pourra aider bien des gens, sans provoquer la jalousie de personne. Les idées de cette reine ne sont pas ordinaires. C'est une princesse jeune, formée au travail, et déjà d'une certaine expérience, insensible à tous divertissements, resserrée toujours entre quatre murailles, aimant à gouverner, et douée de qualités éminentes -. »

L'homme d'Etat italien avait éprouvé une admiration sincère et justifiée pour tant d'efforts courageux, pour des succès que la longue décadence du royaume et la jeunesse de cette reine ne laissaient pas espérer. Ce fut Marie-Louise de Savoie qui lui donna confiance dans la puissance des Bourbons d'Espagne : il l'avait vu soulever, de ses mains de femme, presque d'enfant, le poids des abus séculaires qui paralysaient la monarchie, et suffire pendant dix ans à une tache qui fut, pour l'Europe et pour lui, une vraie révélation. Si la mort de Vendôme avait été une cruelle déception pour les desseins qu'il formait, du moins l'œuvre de la souveraine, consacrée par les victoires de son protecteur, demeurait intacte, garantissant toutes les espérances qu'elle lui avait fait concevoir.

Après l'indépendance de l'Espagne, la libération de l'Italie. Ce que Marie-Louise avait su tirer du chaos de cette vieille monarchie, ne donnait-il pas encore le droit d'espérer que les

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