Lettre d'Alberoni à Rocca, 27 février 1713, p
4. Lettres du même au même, 6 février, 6 mars et 20 mars 1713.
viendra trop tard », disait le comte Rocca, obligé dans un pays ruiné de faire face à ces nécessités. Dans les huit mois qui précédèrent le traité d'Utrecht, l'effort principal de l'abbé fut de suivre à Madrid et de signaler les progrès de la négociation engagée par les Bourbons avec leurs ennemis.
L'Angleterre l'avait prise en mains. Elle l'imposa à ses alliés, au prix de la Renonciation des Bourbons au trône d'Espagne. Alberoni se trouva donc le mieux placé pour voir se réaliser la condition essentielle que la reine Anne avait mise à la lin de la guerre, l'enregistrement par les Cortès espagnoles de la Renonciation de Philippe V. Son ami, le duc Popoli, fut chargé de recevoir mylord Lexington, l'envoyé extraordinaire que la cour de Londres dépêcha à Madrid, le 16 octobre 1712, pour assister à cette formalité décisive. Et lui-même, associé par le duc à cette mission, officiellement engagé par la cour à l'interroger et aie voir pouvait constater le prix que les torys attachaient à la prompte conclusion de la paix' Le marquis de Mejorada, secrétaire du Despacho, lui montra au fur et à mesure les nouvelles favorables qu'il recevait de Londres ou de Hollande, les courriers du marquis deTorcy. Sur la foi de mylord Lexington, Alberoni pouvait annoncer, en janvier 1713, « la paix immanquable », contribuer par son influence sur les ministres espagnols à ce que l'évacuation des troupes allemandes de l'Italie en fût une condition nécessaire. Le 3 avril, enfin, l'armée de Stahremberg quittait la Catalogne. Sur les menaces de l'Angleterre, le Portugal se retirait de la danse; la Hollande se résignait à des traités dont elle avait laissé échapper le bénéfice. La paix était assurée et, avec elle, la neutralité de la péninsule italienne.
Certes, cette paix n'était bonne pour l'Italie que parce qu'elle était la lin de la guerre. « Il faut, espérer que notre pauvre Italie respirera pour quelque peu de temps. » Les traités d'Utrecht étaient loin de réaliser le rêve que l'abbé au prix de mille fatigues avait poursuivi depuis treize ans. « Cette paix-ci, écrivaitil le 27 mars 1713, n'a pas songé à mettre un équilibre en Europe. Jamais dans aucune Bartolo el Baldo ont eu moins de
l. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca, 24 octobre 17!:; ci 7 novembre 1713, p. 190, 191; ."> décembre, p. 195.
part qu'en celle-ci. On a agi sans consulter les lois divines el humaines1 ». Il savait que la Renonciation imposée aux Bourbons par l'Angleterre, acceptée ou plutôt subie par Philippe V a'étail pas un fondement si solide qu'on le croyait à Londres de l'équilibre européen. Et surtout il considérait avec tristesse « les renonciations plus grandes encore faites parle roi d'Espagne de ses provinces d'Italie », et la péninsule livrée encore en partie aux Allemands. Et dans sa tète, s'ébauchaient déjà les projets que plus tard contre eux et pour la délivrance de la patrie italienne il essaiera de réaliser: « Dieu fasse, écrivait-il le 27 février, que le roi de Suède fasse rendre gorge à tous ces malheureux Prussiens et les punisse de toutes leurs cruautés. 11 y a apparence que le roi de Suède va ravager toute l'Allemagne. Peut-être notre père le Turc pourrait bien s'en mêler un brin. Ah! si le bon Turc pouvait donner à cette maudite race de l'occupation2. »
En face de ces traités « à la diable », utiles comme une trêve nécessaire, qui partagèrent la péninsule contre tout droit et à la convenance des puissances, l'abbé italien ce jour-là en appela une fois de plus à la justice immanente de l'avenir : « La comédie n'est pas finie. » Alberoni comptait bien en demeurer un des principaux acteurs, acteur et auteur clans une large mesure, si la pièce pouvait être reprise aux dépens des Allemands, avec le concours des Bourbons, en définitive au profit des Farnèse, ses maîtres et de l'Italie, sa patrie.
Il faut croire que la cour de Parme, malgré l'avantage immédiat de cette paix, ne repoussait pas ces espérances. La guerre ne lui avait rien rapporté : elle voyait avec envie la fortune grandissante du duc de Savoie qui acquérait avec un titre royal une belle province, dont la fille était reine d'Espagne, dont les petits-enfants seraient bientôt rois de France. Sans doute, c'étaient de la part des Farnèse des ambitions bien grandes : cette famille se réduisait à deux représentants, deux princes, François l'aîné, avait déjà perdu tout espoir d'avoir des héritiers mâles,
1. Lettres d'Alberoni à Rocca, 20 et 27 mars 1713, p. 205-207.
2. Lettres d'Alberoni à Rocca, 20 février, 27 février et 6 mars 1713, p. 202 et
Antoine le cadet, obèse et difforme, trop pauvre pour se marier dignement ne l'avait jamais eu. Le duché ne semblait guère plus fort que la dynastie. Il était cependant bien administré et surtout bien servi. Placé au pied de l'Apennin comme la Savoie au pied des Alpes, il pouvait devenir dans la péninsule, si l'habileté de ses hommes d'Etat suppléait à ses ressources, le noyau d'une puissance italienne. De Plaisance, on songeait volontiers à s'établir dans la vallée de l'Arno, en Toscane où s'éteignait la race des Médicis. On regardait plus loin encore, vers la vallée du Tibre où les Farnèse avaient depuis le traité de Pise (1664) des droits sur les fiefs de Castro et de Ronciglione. Pour prendre pied même jusque sur la côte napolitaine, on faisait revivre d'anciennes prétentions à l'île de Ponza. Que l'Italie vînt un jour à se délivrer des Allemands, selon le vœu d'Alberoni, les princes Farnèse verraient peut-être la fortune sourire à leur maison, comme elle avait favorisé, dans le duel des Habsbourg et des Bourbons, les destinées de la Savoie.
Lorsqu'au mois d'avril 1713, ils firent choix de l'abbé maintenu contre son gré en mission secrète, [tour remplacer officiellement leur envoyé à .Madrid, le marquis Giuseppe Casali qu'ils rappelèrent, ce choix n'indiquait-il pas le prix qu'ils attachaient à ses desseins, à son concours? Cette désignation était absolument contraire aux usages de la cour de Parme. Dans le monde italien très attaché à l'étiquette, les emplois de ce genre appartenaient de droit à la noblesse du Duché, les Gazzola, les San-Severirii, les Pighetti. Le secrétaire qui avail servi >on> les ordres du marquis Giuseppe considéra d'abord comme une injure l'obligation de continuer ses services à l'abbé, fils d'un obscur jardinier - dont la fortune éphémère ne pouvait suppléer au défaut de naissance1 ». 11 fallut qu'on trouvât un biais, en le nommant secrétaire du ministère, et non de l'abbé. Oui s'imagine aujourd'hui, même à la lecture d" la Chartreuse de Stendhal, les prétentions de celle noblesse parmesane? Quelle place tiennenl dans l'histoire les envoyés
I. Tous ces détails se trouvenl dans les i utes officielles du ministre Rocca,
de juin à octobre 1713 conservées à VArchivio governalivo de Parme Farnesiano carteggio).
des Farnèse, ambassadeurs de pelils princes qui n'avaient point de part, en apparence, au règlement des grandes affaires? Ce fut cependant pour les y faire admettre, et parce qu'il en avait l'intention et les moyens qu'Alberoni se trouva lui-même admis dans la diplomatie officielle : faveur insigne, oubliée dans l'éclat de la fortune qu'il allait faire en Espagne, qui, môme au temps le plus brillant de cette fortune, demeura son seul titre authentique et qu'il faut se rappeler pour expliquer les origines, les développements et le terme même de cette carrière surprenante. « 11 n'y a eu que la tendresse, la vénération que j'ai pour mon maître, son ordre et après, le devoir de sujet qui ont pu me déterminera restera Madrid », écrivail Alberoni à son ami Rocca le 10 avril 1713. Jusqu'au jour où il quitta l'Espagne, les Farnèse n'eurent pas en effet, de serviteur plus attentif, plus dévoué à leurs intérêts, plus docile que cet abbé, devenu prince de l'Eglise et premier conseiller de la monarchie espagnole, dont la réputation devait de beaucoup dépasser la leur. En ce rôle, dont l'histoire n'a guère connu jusqu'ici la donnée précise, Alberoni allait devenir à la fois l'inspirateur et l'instrument, le héros et plus tard la victime d'une politique le plus souvent orientée de l'Italie, de la vallée du Pô vers l'Italie.
Quoique sa fortune officielle lui fit d'ailleurs plus d'un envieux à Plaisance, il ne s'en exagérait pas pour lui-même les avantages. L'emploi en soi était médiocre et peu lucratif. On lui offrait tout juste 600 doublons par an, et, comme il ne trouva dans la succession du marquis Casali que des meubles usés, deux carrosses hors d'usage, de vieilles mules, il eut toute la charge d'une maison à monter, mules et harnais coûteux, quatre livrées pour ses gens, tapisseries de Gênes pour les tentures. A meilleur compte, il eût pu s'employer auprès des souverains d'Espagne, si disposés à l'engager qu'il dut pour ainsi dire solliciter de la Reine la faveur de préférer à son service les offres de la cour de Parme : « Autrement le diable s'en serait mêlé. » S'il n'eût consulté que son ambition, au service d'un grand roi il « avait les moyens de voler plus haut par la faveur de Philippe 2 ».