Tome II
Alberoni avait alors cinquante ans et des infirmités qui Invertissaient de se hâter, des fièvres et une maladie d'yeux qu'il avait contractées dans les plaines brûlantes et marécageuses d'Espagne. « Toutes ces misères m'annoncent la vieillesse. » Malgré les fatigues, par l'effet de l'âge et de la bonne chère, son corps de paysan robuste s'alourdissait de graisse. Les portraits les plus connus qu'on ait de lui sont de cette époque : la figure n'est qu'une boule par l'empâtement des traits. Le menton épais et le cou se perdent dans une masse de chair qui flotte jusqu'aux oreilles, s'étend sur la poitrine et les épaules au point de faire craquer les vêtements. Le nez est épaté. Les yeux déformés s'écartent et ricanent : le front seul reste dégagé, haut et large. Quelques cheveux rares, échappés par petites touffes du bonnet autour des oreilles, une moustache maigre, une barbiche mal venue sur une lèvre qui fait une moue disgracieuse, un mélange enfin de lourdeur, de prétention et d'assurance. On dirait une caricature : c'était simplement l'effet du temps qui avait exagéré les défauts, et diminué les saillies expressives de ce visage, l'empreinte des fatigues qui avaient élevé au-dessus de sa condition ce plébéien en déformant sa santé et ses traits.
« Allons, dit-il résolument, nous voilà sur la haute mer. Il faut naviguei', et tâcher d'atteindre le port, quand on pourra. » Dans cette cour d'Espagne <>ù la volonté de son maître l'a désormais fixé, où la faveur des souverains et de précieuses amitiés lui donnent une autorité supérieure à la médiocrité de sa charge, l'abbé va s'employer pour procurer à l'Italie <le meilleures destinées. « Il est certain maintenant qu'on n'enlèvera plus l'Espagne à Philippe V » : en vain, seul l'Empereur Charles VI abandonné de toute l'Europe convaincue de celle nécessité, s'esl obstiné, encourageant les Catalans dans leur résistance. Il a continué la guerre sur le Rhin ; il voudrait la reprendre en Italie. ( let héritier de < lliarles-Ouinl s'était cru un moment en mesure de reconstituer l'Empire de son grand ancêtre, et sur ce chapitre il ne voulait ni conseil, ni remontrance. Tout (railleurs en ce souverain, son regard froide! fixe, sestlèvres serrées, son front étroit marquaient la volonté obstinée, irréfléchie, que soutenait la conviction de sa
supériorité et qui n'admettait de résistance ni de la part des hommes ni de la part des faits. Les seuls avis qu'il acceptât, parce qu'ils confîrmaienl sa résolution, c'étaient ceux <le sou
conseil espagnol et italien, du Napolitain Slella, <lu comte d'Althan marié à une Espagnole, de l'archevêque de Valence1. « Tous les efforts de l'Autriche, disait Alberoni, ne serviront qu'à rendre le roi d'Espagne plus puissant. »
Hautain comme son adversaire, soutenu par l'énergie de sa femme et de Mme des Ursins, Philippe V ne se lassait point de la lutte, (loutre les plaintes des Espagnols, contre la routine, et les intrigues même de Brancas il défendait son ministre des finances, Orry qui avec Berwick imposait à la monarchie les règles d'une centralisation utile à lui procurer les ressources de la guerre-. Il se préparait à réorganiser son Conseil et y faisait entrer des Italiens amis d'Alberoni dont la fortune grandissait, le cardinal del Giudice, son neveu le prince de Cellamare. L'armée commandée parle duc de Popoli, la flotte que l'Espagne avec le chevalier Mari se procurait à Gènes lui répondaient de la soumission de Barcelone et des Baléares. « La guerre présente a montré ce que pouvait l'Espagne », disait Alberoni. S'il le fallait, avec le concours et les conseils des Français et des Italiens surtout, Philippe V porterait ses armes victorieuses vers ces provinces italiennes, dont la perte lui avait laissé de violenls regrets. « On va réorganiser ici, écrivait l'abbé de Madrid à ses maîtres de Parme, le conseil d'Italie. Non, ce n'est pas une paix durable que la paix d'Utrecht. L'Italie est un trop bon pays pour être abandonné à des Allemands. Mais l'effémination de notre nation est arrivée à un point qu'elle fait la honte de toutes les nations. Je prévois qu'elle ne tardera pas à en porter la peine. Les premiers malheurs seront pour elle : elle ne peut se guérir que par le fer et par le feu3 ».
1. Instructions de Louis XIV à du Luc, ambassadeur à Vienne, dans le Recueil des Instructions d'Autriche (éd. Sorel).
2. Baudrillart, Philippe Y et LouisXIV, p. 541 et suivantes, el toutes 1rs lettres 'I Uberoni à Rocca depuis le mois de mai jusqu'à la lin de l'année 1713, p. 216 e1 suivantes.