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hésiter? Pour juger l'homme et sa carrière, quel avantage de n'avoir pas que le jugement de Saint-Simon ! La base de ce verdict est vraiment trop fragile, faite de boue.
L'expédition de Vendôme en Piémont devait, par sa durée, attirer plus de misères encore à ce malheureux pays, procurer plus de fatigues à l'armée française qu'Alberoni n'avait pu le prévoir. Avec vingt escadrons de cavalerie, trente bataillons d'infanterie, et des provisions pour tout ce monde réunies vers la fin de l'hiver à Casal-Montferrat, Vendôme avait espéré surprendre et presser l'ennemi. Un coup de main sur la capitale eût été décisif, peut-être. Soit par prudence, soit par ménagement pour le duc de Savoie, père de la reine d'Espagne et de la duchesse de Bourgogne, Louis XIV déconseilla cette hardiesse. Il s'en repentit deux ans plus tard. Il ne permit alors à Vendôme que la conquête du duché place par place, « une campagne de sièges1 » : Asti d'abord (nov. 1703), Verceil, Ivrée, Verrue (1704). Les efforts successifs qu'il fallut faire pour enlever ces places ont été racontés par Alberoni à sa cour. L'abbé s'improvisait soldat, suivait les officiers généraux jusque dans la tranchée, vivait de leur vie de périls intermittents, de délassements improvisés autour des sièges. Le métier était rude pour un novice : Alberoni eut quelque mérite à conserver sa bonne humeur au service des Français, pendant un an et plus d'allées et venues, de fatigues en tout genre. Il ne semble pas, d'après ses lettres, que son entrain l'ait jamais quitté. Cette résistance à des travaux qui n'étaient pas de son emploi révélait les ressources de sa robuste nature de paysan lombard, dur à la peine, des qualités morales aussi, un courage fait de résignation et de volonté, l'obstination surtout, l'acharnement à ses projets -. Sans qu'il y parût, il poussait ces projets, grAcc aux occasions
1. Voir Pelet, Mémoires militaires, III, 345-350 et 858 ; IV, 306, t't Chéruel, Saint- Simon historien, p. 569-584 qui citent de nombreuses lettres de Vendôme.
2. Le récit des sièges de Verceil, Ivrée, Verrue a été l'ail par Alberoni dans de nombreuses dépêches conservées à Naples [Farnesiana, fasc. 50), et en partie publiées par Professione, Giulio Alberoni agli assedi di Vercelli et Vemua [Bibliotheca dette scuole Italiane, avril 1889). 11 se trouve aussi dans les lettres de l'abbé au comte Rocca.
LES DÉBUTS D'ALRERONI 15
qu'il eut d'assister de près le général en chef, de se dévouer à lui, de lui prouver son esprit, ses ressources, sa bonne volonté. Il s'était introduit : il demeurait, trait d'union toujours présent, chaque jour plus étroit entre les Farnèse et Vendôme. Du général il recevait ce témoignage llatteur « qu'il n'y avait pas un Français plus zélé », de ses maîtres l'assurance de leur protection reconnaissante1. Et tout d'un coup, en 1705, il forma entre eux une entente qui, sauvant le Parmesan une seconde fois en pleine crise, procura à Vendôme et à Louis XIV la satisfaction d'une belle victoire.
Lorsqu'il s'était détourné vers le Piémont, le général en chef avait laissé des garnisons à la Mirandole, Tevère et Ostiglia, aux ordres de son frère le Grand-Prieur, pour tenir tête à Stahrenberg sur l'Adige. Il espérait même que les troupes françaises suffiraient à faire front contre l'Archiduc, dont le passage à Trieste venait d'être signalé, et à lui disputer l'Italie. C'était beaucoup demander à une armée réduite de moitié, privée de son meilleur chef. L'événement prouva que l'une seule de ces deux tâches dépassait encore les moyens du Grand-Prieur. Le prince Eugène s'empara en 1704 des passages de l'Adige et, par des opérations heureuses, reprit dans le pays de Mantoue et de l'Oglio tout le terrain perdu. Il reparut aux portes des Farnèse2. D'autre part au début de 1705, les Français étaient vaincus en Allemagne. Le duché de Parme, l'Italie se trouvaient de nouveau à la merci des Allemands. Toutes les espérances d'Alberoni évanouies, les calculs de son maître déjoués, tel était le résultat de deux années d'efforts.
Heureusement Vendôme n'était pas loin ; et la diplomatie parmesane avait intérêt à l'informer chaque jour des progrès de l'ennemi, sur le Pô, dans la péninsule. Il pouvait, averti à temps, empêcher la réunion et les progrès des Impériaux. Il n'y manqua point : sa situation en Italie était à ce prix. Du Piémont à Plaisance, les courriers dépêchés par Alberoni portaient aux
1. Lettre inédite de Vendôme au Roi, du camp devant Verrue, 16 février 1705, Dépôt de la guerre t. 1S72, p. 166.
2. Saint-Simon, Mémoires, éd. de Boislisle, p. 40, 93, et Pelet, Mémoires militaires, V, 262, 272, 297.
Farnèse la promesse d'une action prochaine. Les dépèches de Parme transmises en confidence à Vendôme l'éclairaient sur les chances de cette entreprise décisive. Au début d'août 1705, l'abbé adressait au comte Rocca ce billet laconique mais précis : « Vous serez ravi de voir nettoie le pais de l'Oglio. Je vous asseure que le bon compaire pense bien et agit mieux. Il fait revenir le corps qui était à Ostian pour se mettre en forces et agir après où il jugera à propos. » (4 août 1705 !.)
Cette concentration rapide de l'année française faisait prévoir une action décisive. Douze jours après, Vendôme remportait à Gassano une belle victoire et la complétait en rejetant les Impériaux sur les bords du lac de Garde. La vallée du Pô restait aux Français, le Parmesan aux Farnèse-. Le prince Eugène recula de l'Adda sur l'Adige, tandis que Vendôme portait son camp à Gambello sur le Serio, à Crema, à Desenzano, à Lonato, à Castiglione, à Rivoli, où il s'installa après un nouvel avantage remporté à Calcinato en avril 1706.
Le lendemain de la bataille de Cassano, Louis XIV reçut à Versailles une lettre de son général victorieux. En même temps qu'il faisait part de son succès, le duc citait ceux qui y avaient contribué. Il demandait des récompenses pour ses collaborateurs. Dans cette relation, il a mis une mention spéciale pour son cher abbé, lui attribuant le mérite des opérations qui avaient dégagé l'Italie. La sûreté de ses informations, la justesse de son coup d'œil, son activité et son dévouement furent appréciés à Versailles, comme le souhaitait Vendôme. Louis XIV avait repris l'Italie aux Habsbourg : Alberoni reçut une pension royale de 1800 livres3. Remarqué, pensionné par le grand Roi, le diplomate parmesan devint à partir de cette époque une manière de personnage. Son crédit désormais affermi auprès de Vendôme par une amitié qui ne se démentit jamais, lui