Lettre du même au même, 10 juillet 1713, p
ALBEKUNI ET MAIUE-LOUISE DE SAVOIE 133
passer un plat de macaroni dont on a parlé pendant trois jours chez la Reine ! » Le vieux duc de Giovenazzo ne se privait pas d'insinuer que les conseillers d'Etat autrefois ne manquaient point de saucissons. Le cardinal del Giudice son frère, en passe de devenir premier ministre, s'invitait à la table de l'abbé pour y manger de la soupe lombarde et par récompense l'emmenait en haute compagnie, trois jours, à l'Escurial1.
« Ah! le monde ne se gouverne pas comme on croit », et Alberoni le gouvernait toujours de la même manière, par la gourmandise et les attentions. Les Farnèse marchandaient sans doute sur le prix de cette cuisine politique. Pouvaient-ils permettre à leur envoyé les prodigalités d'un duc de Brancas qui pour sa réception dans l'ordre de la Toison d'or offrait à quarante convives toute une après-midi un grand festin arrosé d'un bout à l'autre de vin de Champagne2? N'était-ce rien cependant que d'avoir, à si bon compte après tout, un ministre recherché par les premiers seigneurs de l'Espagne, en possession de leur confiance et de leurs secrets, à qui l'un des plus puissants rois de l'Europe n'écrivait que « mon cousin » et qui pouvait disposer pour la grandeur de la maison Farnèse et le bien de l'Italie du crédit et des ressources de l'Espagne régénérée par Marie-Louise de Savoie.
Jamais Alberoni ne fut plus attentif aux destinées de cette monarchie. S'il calculait les maux que la guerre avait causés et pouvait causer encore à l'Italie, il voyait cependant avec faveur les efforts que Philippe V aidé de sa femme faisait pour se créer des ressources, des flottes et des armées, pour devenir dans l'Europe mal pacifiée un roi puissant, animé de rancunes contre les Allemands dont sa patrie demeurait esclave, et capable de vengeance. Cette vengeance, c'était le rêve obstiné du diplomate parmesan; un rêve que peu à peu la fortune, en l'élevant luimême dans le grand monde, avait servi, et qui, après chaque accident imprévu, se rapprochait de la réalité.
Deux coups très sensibles allaient en cette fin d'année 1713 s'abattre encore sur les projets de son âge mûr, comme sur les
1. Lettres d'Alberoni à Rocca du 12 juin, 10 juillet, 20 novembre 1713.