Le même au même, 5 mars 1714, p
« pour remédier à tous les abus qui causaient l'anéantissement des finances royales». Enfin à la tête des armées dont Philippe V attendait, exigeait la soumission absolue des Catalans retranchés dans Barcelone et des Majorquais rebelles, les hommes de guerre formés à l'école de Vendôme, le duc de Popoli, le marquis de Valdecagnas1.
La tâche était plus rude sans doute, pour ces serviteurs de la monarchie espagnole, depuis que Marie-Louise ne les soutenait plus de sa volonté respectée par tous. Aussitôt qu'elle avait disparu, les grands d'Espagne avaient recommencé leurs intrigues pour défendre leurs privilèges que les réformes d'Orry menaçaient. Le haut clergé, les moines irrités contre ce Français qui les frappait d'impôts excitaient le peuple à la révolte. Ils accusaient le duc de Popoli de maltraiter les Catalans, pour faire durer une guerre qui lui créait des titres à la faveur royale. Le Président de Castille appelé au Conseil suprême y trahissait ses collègues.
Et voilà, que pour envenimer le mal, l'ambassadeur de Louis XIV, le duc de Brancas s'était mis en tète de rallier tous ces mécontents, et de leur procurer contre les ministres l'appui de la France. Il recueillait et excitait leurs plaintes, transmettait à Versailles leurs suppliques et fit si bien qu'il décida le vieux Roi et son ministre Torcy, à rappeler Orry, à remplacer Popoli à l'armée de Catalogne par le maréchal de Berwick. Etait-ce rancune de l'accueil assez froid qu'il avait reçu à son arrivée à Madrid ou dessein de servir son intime ami, le duc d'Orléans, qui avait songé à la couronne d'Espagne, en créant des difficultés à Philippe V? Le roi d'Espagne allait bientôt déclarer à son grand-père qu'il avait des raisons personnelles de se méfier (\c celle créature du duc d'Orléans2.
Ce conflit du duc de Brancas et d'Orry élait venu au mois de mars 1711 à l'état aigu; il paralysait tout l'effort du gouverne-
1. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca, p. 285 à 310, el <l«' Brancas à la cour de France, citées par Baudrillart, I. \>. 575 <■! suivantes ou par de Courcy, L'Espagne après la paia d'Ulrecht, p. lu.").
2. Mê s ouvrages, el les lettres d'Alberoni à Rocca, des 9 et 16 avril 1714,
ment espagnol. « Que peut-on imaginer de plus mauvais? écrivait le Roi lui-môme. Votre ministre cherche à me rendre odieux aux Français et méprisable aux Espagnols. Tous les mauvais esprits regardent avec regret que mon gouvernement prend une forme, que mes conseils s'arrangent, que mes finances se rétablissent1. » Si Philippe V pensait et parlait ainsi, on peut imaginer l'embarras de ses conseillers. « Je ne sais vraiment pas comment notre très éminent cardinal (iiudice se tirera de tous ces tracas » disait Alberoni, devenu son meilleur ami.
Ce fut, à cette époque, la volonté de Mme des Ursins qui défendit l'œuvre de Marie-Louise et de ses collaborateurs. Dans sa douleur Philippe V avait cherché auprès de ses enfants une consolation toute naturelle. Il ne voulait plus voir les lieux qui lui rappelaient la Reine, ni le Palais, ni le Buen retire 11 s'enferma dans la demeure des ducs de Médina Cceli, où il lui plut uniquement de s'isoler avec les princes. Mrae des Ursins était chargée de veiller sur ces orphelins; elle leur tenait lieu de mère. Elle devint ainsi le personnage principal de cette petite cour mélancolique et fermée. Comme le Roi lui-même était un grand enfant, à qui les soins n'étaient pas moins nécessaires, la princesse devint l'âme de cette société très restreinte où ne furent admis que ses amis, Cellamare, les princes de Montenuovo et Pio, le duc d'Atri. Elle eut avec eux la confiance entière du Roi. Cette intimité ne pouvait que faire jaser à Madrid. Sans remarquer la différence d'âge entre un jeune Roi et sa confidente de soixante ans, on prétendit que la princesse caressait le rêve réalisé par sa protectrice Mme de Maintenon, qu'elle cherchait à se faire épouser. Saint-Simon nous a conservé les propos méchants qui circulèrent alors, même à Versailles. « Faites comme Mazarin, et dites avec lui, répondit un jour Alberoni à la princesse qui l'interrogeait sur ces bruits de la ville : « laissez-les dire, et qu'ils me laissent faire2. »
Comme Marie Louise, la princesse inspirait à Philippe V les
1. Lettre de Philippe V à Louis XIV, 8 mars 1714, citée par de Courcy, L'Espagne après la paix d'Utrecht, p. 97.
2. Même ouvrage, p. 62 à 69, d'après les dépèches de Brancas : lettre d'Alberoni à Rocca, 5 mars 1714, p. 289.
résolutions viriles. Comme Brancas intriguait contre Orry, elle détermina le Roi à exiger de son grand-père par une lettre très ferme le droit de garder son ministre et de renvoyer l'ambassadeur. Elle savait tenir tête à Torcy, dont elle avait été jusque-là l'auxiliaire. Elle brisait au Conseil Ronquillo qui intriguait (8 mars 1714). Lorsque le vieux Roi luimême, lassé de la guerre, signa la paix de Rastadt avec l'Empereur sans consulter son petit-fils (6 mars), et pour avoir cette paix consentit à laisser encore à Charles VI le titre de roi d'Espague, elle n'hésita pas davantage à dicter à Philippe V des représentations fort vives que Grimaldo rédigea au gré de ses colères. Elle savait consoler le duc de Popoli du tort que lui faisait Louis XIV en chargeant Berwick d'achever le siège de Barcelone où il s'était dépensé depuis cinq mois1.
D'ailleurs, aussi habile qu'énergique, et pour protéger Philippe V contre les colères que ses conseils pouvaient provoquer à Versailles, la princesse engageait le cardinal del Giudice à partir brusquement avec son neveu le 2 avril 1714 pour la France. Cette mission extraordinaire d'un cardinal, premier ministre en fait de la monarchie, était à la fois un acte de déférence envers Louis XIV et de défense contre les intrigues de Brancas, un moyen détourné de concilier les ordres de l'aïeul, les exigences de sa diplomatie avec la politique intérieure et extérieure de son petit-fils2.
Sans doute, Mine des Ursins n'employait pas uniquemenl sa faveur et son autorité sur le Roi aux intérêts véritables de l'Espagne. Elle travaillait pour elle-même: son désir ardent d'obtenir une principauté dans les Pays-Bas avait fait suspendre depuis un an la signature du traité entre les Provinces-Unies et Philippe V, « conforme pourtant à l'intérêt à l'honneur «le ce prince el au bien de la paix ». Ce même désir ou celle condition figurait au nombre des réclamations que l'Espagne chargeait le cardinal de! (iiudice de formuler contre le traité de Rastadt:
1. Baudrillart, Philippe V ci Louis XIV, \>. Ml el suivantes. — Lettre d'Alberoni a Rocca, 9 avril 1714, ou juin 1711. p. 298 à 315.
2. Cette mission a fait l'objel d'un chapitre spécial dans le livre de M. de Courcy, L'Espagne après lu paiz d'Utrecht.
« J'ose espérer, écrivait à Torcy Mme des Ursins, que le Roi me fera la grâce de commander à MM. ses Ambassadeurs à Bade, d'agir fortement pour me faire obtenir une souveraineté, puisqu'on n'a pu y engager l'Archiduc à Rastadt » (23 avril 1714) * .
Pour cette femme ambitieuse, comme pour ces Italiens dont elle était le centre et l'appui, la puissance des Bourbons, Bourbons de France ou Bourbons d'Espagne, n'était qu'un instrument. Si nécessaire que fût la paix aux deux couronnes, les Italiens de Madrid excitaient et exploitaient les ardeurs belliqueuses de Philippe V, son regret d'avoir perdu 1rs Flandres et l'Italie. « On voudrait ici voir rompue la négociation de Rastadt », écrivait Alberoni le 26 mars. « Cette cour se réjouit de n'y avoir point participé, ajoutait-il un mois après. Grande illusion, concluait-il, des princes de l'Europe d'avoir démembré cette monarchie, par la crainte d'une union chimérique Rappelez-vous ce que je vous ai dit dès le principe, que cette paix laissera à l'Europe plus d'embarras que par le passé2. » Tels étaient les propos que la princesse des Ursins invitait Alberoni à tenir au roi d'Espagne entêté de ses droits, qu'elle lui tenait pour servir ses propres ambitions. « Il est bien important pour nous d'avoir ce Roi, plus important encore d'entretenir ses rancunes et son orgueil. »
Lorsqu'on apprit à Madrid enfin, le 15 mai 1714, la mort du duc de Berry, du frère de Philippe V, de l'héritier qui par les Renonciations devait succéder à Louis XIV, lorsqu'on vit la dynastie française réduite à la vie fragile d'un enfant de quatre ans, l'occasion parut meilleure encore aux courtisans du roi d'Espagne de lui rappeler des droits précieux que la paix d'Utrecht, en France môme, lui avait fait perdre. Il fallut alors l'insistance des Anglais et l'autorité de Louis XIV pour imposer à Philippe V l'abandon de ses droits et de ceux de sa maison à la succession de France. Au moment où les Cortès enregistrèrent cette condition de la paix pour lui donner plus de valeur, Alberoni avait entendu dire aux courtisans et au souverain à
1. Voir dans cet ouvrage de M. de Courcy, p. 121, les Instructions données à del Giudice et les correspondances au sujet de la principauté de Mme des Ursins.
2. Lettres d'Alberoni à Rocca, 26 mars et 9 avril 1714, p. 295, 299.
Madrid ce qu'ils pensaient tous à la cour de cette atteinte au droit monarchique : « Voilà bien des soins inutiles que prennent les hommes de l'avenir, qui peut-être deviendraient bien inutiles, s'il arrivait le cas '. » Et quand le cas parut se rapprocher par la mort du duc de Berry, del Giudice n'attendit pas les ordres de Madrid pour s'ouvrir, dès le 4 mai 1714, à Torcy de l'espérance conservée par son maître d'obtenir au moins la tutelle du frêle enfant destiné au trône, et, s'il mourait, malgré la Renonciation, l'héritage en faveur du prince des Asturies. Il savait donc que le meilleur moyen de faire sa cour était de devancer des instructions formelles qui lui arrivèrent en effet d'Espagne le 23 mai 1714 par Grimaldo. Pour plaire à Philippe V, ces Italiens n'hésitaient pas, avec Mme des Ursins leur protectrice, escomptant leur profit personnel, « à risquer ce qui pouvait causer aux Etats voisins ombrage et sujet de guerre- ».
Del Giudice allait d'ailleurs payer de sa faveur les missions délicates qu'il avait acceptées. A Madrid, on s'était flatté qu'il réussirait à convaincre le vieux Roi et ses ministres obstinés à la paix, qu'il rapporterait des promesses favorables aux espérances de Philippe V, aux ambitions de Mme des Ursins. Dès qu'on eut acquis de Versailles la certitude du contraire, le dépit se tourna en colère contre l'ambassadeur. La résistance qu'il avait opposée comme Grand Inquisiteur aux mesures fiscales prises par le Conseil de Castille servit le 20 août de prétexte, en son absence, à un rappel brutal, aggravé par l'ordre de se démettre de sa charge, et à l'exil. Il était plus dangereux de déplaire à la princesse toute-puissante que de résister à Louis XIV.
( '.elle vengeancefut, de la part de M"u des Ursins, une preuve de son autorité incontestée, mais une l'aide. On ne gouverne pas par la colère. En privant l'Espagne d'un premier ministre qui paraissait indispensable, à qui Louis XIV reconnaissait des intentions admirables », elle frappait à la tête ce gouvernemenl d'Italiens qui disposait de la monarchie, et n'était pas d'humeur à s'en laisser déposséder. Ils obéirent, mais se préparèrent une revanche.