Lettre d'Alberoni ,'i Rocca, 24 octobre 171?, p
2. Toul cela ;i été exposé de la façon la plu- précise par Baudrillart, Philippe l et Louis V/l p. :>7'.i ri suivantes.
C'étaient, avec le prince de Cellamare qui devinl l'âme de la résistance, le comte de Montenuovo, le due d'Atri et ceux que leurs charges de majordome et de grand écuyer appelaient Ionjours auprès du Roi, le due de Popoli, son capitaine de gardes, ( rrimaldo, son secrétaire, le prince Pio enfin, gou\ erneur et capitaine général de Madrid. Dans la retraite du Pardo, demeure d'été où Philippe V s'enfermait pour chasser du matin au soir, où les courtisans ne pouvaient s'installer, un complot se forma dont Alberoni fut le principal ouvrier '. Ami des rares seigneurs qui approchaient du Roi régulièrement, leur commensal et leur hôte, grâce aux douceurs et aux potages qu'il leur servait, l'abbé préparait dans l'ombre le coup décisif qui devait établir, aux dépens de Mme des Ursins, au profit des Italiens, sa propre fortune et celle de ses maîtres.
Le tempérament du Roi lui était trop connu pour qu'il ne prévîl pas les conséquences de son veuvage, vapeurs H migraines, accès de lièvre et de mélancolie auxquels il fallait d'autres remèdes que le plaisir de la chasse, les jeux de ses enfants, ou les entretiens d'une confidente de soixante ans. Dix jours après la mort de Marie-Louise, le 19 février, l'ambassadeur de France écrivait à sa cour : « Le public raisonne beaucoup sur l'état de Sa Majesté et chacun lui donne déjà une femme à sa fantaisie. Car tout le monde croit généralement qu'il ne peut s'en passer. Je n'oserais pas vous écrire tout ce qui se dit là-dessus et les différentes opinions et imaginations"-. » Pour raisonner comme tout le monde, Alberoni n'avait même pas attendu que la Reine fût morte. 11 lui avait sufli de la savoir condamnée : son ardent désir de servir ses maîtres et l'Italie, ses belles relations à la cour, son intimité avec M1110 des Ursins lui suggérèrent un plan matrimonial, qu'il fit connaître à Parme dès la fin de janvier 1714.
Dans la petite cour de Plaisance, où les ducs avaient [dus
1. Lettre- d'Alberoni à Rocca, du 28 mai 1714 au 2 juillet 171 I p. 308 à 318; cette dernière lettre surtout, à cause de ces mots : « Il Re « 1 i Spagna havrebbe bisogno d'una persona fedele ed intelligente che gli aprissa gli occhi. »
2. Brancas à Torcy, 19 février 1714. A. ÉTR., Esp., t. 228, f 156.
d'ambitions que de ressources, une princesse de vingt ans représentait tout l'avenir de la maison Farnèse. Par sa mère Sophie Dorothée de Neubourg, Elisabeth Farnèse se rattachait à d'illustres alliances, à la famille impériale d'Autriche, nièce de l'empereur Léopold et du dernier roi d'Espagne Habsbourg, Charles II. C'était une Lombarde, sinon belle, du moins vigoureuse et de taille bien prise, médiocrement instruite, curieuse surtout de danse et de musique, dévote et passionnée. On lui cherchait des maris, en Italie, le prince de Piémont, le duc de Modène ou moins encore, un prince de la Mirandole, quand une petite vérole très grave mit en 1713 sa vie en danger, et la laissa toute marquée de cicatrices qui ne devaient point faciliter son établissement. Alberoni, sans tarder, la destina au roi d'Espagne1. L'entreprise semblait si hardie, et parut telle à ses oncles d'abord que leur premier soin fut de recommander à l'abbé « le plus profond secret2 ».
Tant que Marie-Louise vécut, l'habile Italien se garda bien de se découvrir. Il se mit aux aguets, attendant l'heure où il pourrait parler et trouver des dispositions favorables. Le 11 mars 1714, le bruit circulait déjà que Philippe V avait chargé Mme des Ursins de lui chercher une femme, que ce serait ou .Maria Vittoria, ou Isabelle de Savoie, ou une tille du Portugal ou de Bavière. L'abbé dressa ses batteries : il s'agissait avant loul de circonvenir et d'intéresser au projet la toute-puissante favorite. plutôt portée vers la maison de Bavière3. Ce fut alors qu'Alberoni recueillit les bénéfices de ses potages, de ses galanteries adroitement servis aux seigneurs et aux dames de la société qui entourait et conseillai! Philippe V. Par le confesseur, par le marquis de Mejorada et la princesse de Santo Buono, il habitua le souverain à l'idée de prendre femme à Panne, une femme robuste et religieuse qui l'aiderai! « à continuer de vivre saintement ».
1. Poggiali, Memorie Storiche di Piacenza, tome XII el le livre le plus récenl el le mieux documenté sur Elisabeth Farnèse, celui d'Edward Armstrong, Elisabeth Farnèse, London, 1892, p. I &20.
2. Duc de Parme à Alberoni, 8 février 1711 Arch. Nap., Farnesiana, t. 54).
:;. Secretario Donaudi al Re <li Sicilia, il mars 1714, dans les Relazione diplomatiche délia Monarchia di Sàvoia, Part. 1. vol. I. p. 124.
Les funérailles officielles de la feue Heine n'avaient pas encore eu lieu que dès le début d'avril l'on commençait à parler, dans l'entourage du Roi, d'un mariage avec la princesse de Parme. « Il ne faut pas me féliciter, disait modestement Àlberoni à son ami Rocca, le 2 avril. Ce n'est ni mon savoir-faire, ni mon habileté qui font mon mérite, mais simplement le soin que j'ai eu de battre les sentiers préparés ou pour mieux dire ouverts par mon glorieux ami, le duc de Vendôme '. »
Le 1er avril, entre la princesse des Ursins et l'abbé avait eu lieu la passe décisive. Brusquement, à une procession du jeudi saint, elle l'avait interpellé : « Vous êtes donc de ceux qui veulent marier le Roi. » Il avait joué son rôle avec adresse. « Me croyezvous assez fou pour cela? » Il s'était fait arracher l'aveu du complot. Tout de suite alors, elle s'y crut intéressée, sur la promesse sans doute et par l'espérance que cette petite princesse italienne, dans cette fortune inespérée, serait sa créature et son instrument-. Deux jours après, elle faisait donner l'ordre à son propre neveu, le prince de Chalais, qui servait à l'armée de Catalogne, de partir pour Versailles, et de se tenir prêt à informer Louis XIV des projets de son petit-fils3. La semaine ne se termina pas sans que l'envoyé du duc de Parme eût été conduit par la princesse elle-même officiellement au Roi, au Pardo, et le même jour, il sollicitait de son maître l'envoi de deux portraits de l'héritière du duché. « Mes amis m'ont bien conseillé de battre le fer pendant qu'il était chaud. »
A ce moment, dans la négociation vivement poussée jusque-là, il y eut un temps d'arrêt. Aucune déclaration n'était possible, jusqu'aux obsèques de la Reine qui n'eurent lieu que le 17 mai. Si pressé que fût Philippe V, il craignait le compliment que lui fit un peu plus tard le duc de Savoie. « Je suis fort étonné de l'impatience du Roi, et de ce qu'il oublie si facilement la femme qu'il a perdue4. » Dans sa retraite prolongée du Pardo, le roi