Lettre d'Alberoni à Rncca, 13 août, p
2. Lettres d'Alberoni à Rocca, 30 juillet et 13 août 1714, Ibidem.
3. Voir sur ce sujet ce qu'on disait à Vienne d'après l'ambassadeur de Sicile (Relazioni, p. 260 et 268), et le récit d'Alberoni à Torcy, 6 septembre 1714, ou la lettre de Philippe V à Louis XIV du 13 septembre 1714;
Parme, le comte Gazzola. Lui aussi, depuis 1713, avait formé le projet de servir les intérêts des Farnèse, en groupant les partisans de la liberté italienne. Il avait intéressé à ce dessein un des torys les plus influents et les plus hardis, le duc de Peterborough qui justement au mois de juillet se rendait à Plaisance avec l'intention de former une ligue italienne sous la direction de l'Angleterre et de la France. L'ambassadeur de France à Londres, d'Iberville promettait l'appui de sa cour. Tout le plan échafaudé péniblement s'écroula d'un coup, le 12 août 1714, par la mort de la reine Anne qui ramena au pouvoir avec la dynastie de Hanovre, les whigs partisans de l'alliance autrichienne1.
Alberoni au contraire se réjouissait de ce retour des whigs « qui présageait la guerre et de grands événements ». Par le mariage qu'il avait conclu, il fournissait aux Farnèse contre l'Autriche une protection plus efficace, plus conforme à ces éventualités; il leur permettait de faire figure dans la Péninsule, tandis qu'à Philippe V il faisait espérer une revanche en Italie. Envoyé des ducs de Parme auprès d'une cour dont la Reine serait la propre nièce de ses princes, mariée par lui, il était déjà presque désigné pour diriger une politique commune à l'Espagne et au duc de Parme, nettement hostile aux Allemands, pour appliquer à l'Italie le système qu'il méditait depuis treize ans. La fortune d'Elisabeth Farnèse, son œuvre, donnait à ses projets une base solide, à sa charge une importance qu'il dépendait de lui d'accroître au profit de ses ambitions, et de l'Italie.
En remariant le roi d'Espagne dans une famille dont elle ignorait les- appétits et les desseins, la princesse des Ursins s'était imaginé consolider sa fortune, et trouver à Parme un instrument docile à ses volontés. Elle ne se doutait pas qu'elle servait un complot déjà formé contre sa propre autorité, qu'elle installait à Madrid à ses dépens une Reine et une politique2.
A la nouvelle de l'événement qui dépassait toutes ses espérances, la cour de Parme mit d'abord tous ses soins, à se montrer digue de l'honneur que lui faisaient la fortune et les Rourbons.
1. La correspondance esl conservée aux Arch, Nap., Farnesiana, fasc. M.
2. I. ciliés d'Alberoni au duc de Parme, 13 et 20 aoûl 1711 (Arch.'Nap., Farnesiana, fasc. 54).
Et ce fut une rude tâche pour le ministre des finances, le comte Rocca, que de trouver les ressources nécessaires aux frais des ambassades que les Farnèse allaient recevoir ou envoyer, à ceux du trousseau et de la suite de la nouvelle Reine. Il fallut préparer une entrée solennelle au cardinal Acquaviva, qui arrivait de Rome le 30 juillet avec une escorte nombreuse1. Et tandis que par ses soins se négociait et se signait le contrat de mariage le 25 août, les fêtes se succédèrent à la ville, a la cour, spectacles allégoriques, illuminations.
Puis, arrivèrent les envoyés de France et d'Espagne : Louis XIV avait fait choix, par une délicate attention, pour se faire représenter au mariage de la princesse qui entrait dans sa famille, d'un Italien pourvu d'un haut grade dans ses armées, le lieutenant général Albergotti, compagnon d'armes de Yendôme. 11 était parti de Versailles, « le 21 août, avec l'ordre de porter aux Farnèse les félicitations du Roi, de leur promettre une protection vive et continuelle » et même de travailler à Florence sa patrie, pour leur assurer l'héritage de la Toscane. La mission était assez honorable et précieuse pour que la cour de Parme lui fit fête2. Le Prince Antoine, qui avait visité en 1698 la cour de France, donna à Albergotti le 4 septembre, pour demeure son propre palais. Rien ne fut négligé pour le séduire et l'attacher aux intérêts d'Elisabeth et des Farnèse. En même temps, arrivait de Madrid un grand d'Espagne, l'un des plus grands, Spinola marquis de los Balbazès, le petit-fils du gentilhomme qui avait , autrefois conduit Marie-Thérèse à Louis XIV, et qui devait cette fois ramener de Parme à Madrid une reine d'Espagne.
Toutes ces missions qui donnaient un éclat inaccoutumé à la cour de Parme, l'obligeaient, pour tenir son rang, à des démarches semblables. Le comte de Rivasso était parti pour Versailles afin d'y porter au grand Roi, le 4 août, avec une lettre du duc, la nouvelle du mariage. Le marquis Mulazzani, parent du comte Rocca, fut choisi pour ce motif et parce qu'il était riche, en
1. Lettres d'Alberoni à Rocca, 23 et 30 juillet 1714, p. 324, 326.
2. Instructions données aux envoyés de France à Parme, éd. Joseph Reinach, Paris, — et de Courcy, L'Espagne après la paix d'Utrecht, p. 229 et suivantes.
septembre, pour rendre à Philippe V la réponse officielle à la demande que le cardinal Acquaviva était venu faire à Parme de sa part.
C'était l'heure enfin de se mettre en frais à Madrid même. Alberoni voulut triompher avec l'éclat que comportait la nouvelle dignité d'Elisabeth Farnèse : «Dans une telle conjoncture point de lésinerie. » Le Roi l'avait fait venir le 20 août. Il le chargeait d'aller au-devant de sa femme, tandis qu'il l'attendrait à dix lieues de Madrid, de la recevoir à Vinaros où elle devait débarquer de Gênes, pour lui remettre sa première lettre de bienvenue. « Soyez tranquille, avait dit Mme des Ursins, l'abbé n'est pas un novice dans le grand monde. Il saura se faire honneur par son équipage. » Qui le paierait? « Les Princes ne sont généreux que si on les y fait penser. » Le roi d'Espagne ne donnait rien et môme demandait aux Farnèse l'envoi d'un peintre de talent, Molinaretto qui fit pour la Reine une œuvre véritable. La demande après tout était gracieuse. L'impatience de Philippe était de bon augure1.
Incapable de soutenir un veuvage prolongé, le Roi ne comprenait pas qu'au milieu de septembre, la Reine ne fût pas encore en Espagne. Comme les Farnèse cependant avaient résolu de faire passer leur nièce par mer, le siège de Rarcelone qui durait toujours et la mauvaise volonté de l'Empereur, furieux de leur prospérité, leur fit craindre le risque et retarder le mariage jusqu'au milieu de septembre. Il parut alors qu'il était bien tard pour imposer à une jeune princesse un voyage par mer : et la cour de Parme, avec la permission de Louis XIV, se décida pour la route de terre, beaucoup plus longue2.
Enfin, le jour de la grande cérémonie arriva, dont la relation nous a été conservée dans une luxueuse publication ordonnée par les Farnèse. qui tenaient à la faire connaître de l'Espagne et de toute l'Europe. Un cardinal encore, Ulysse Gozzadini, légat de Rologne et nonce du Saint-Siège, envoyé par Clément XI pour bénir et consacrer la fortune d'Elisabeth, a fait alors son entrée solennelle le 15 septembre à Parme avec une suite de deux cents
1. Alberoni au duc de Parme, 21 octobre 1714 (Ahch. Nap., Famesiana, 54).
2. Lettre du Duc de Parme à Alberoni, 20 septembre 1714 (Ahch. Nap., ibid.).
nobles portes dans vingt-cinq carosses et, avec trois cents laquais que le trésor du duc va défrayer1. Jamais la cité, depuis longtemps, n'a été à pareille fête. Toute la noblesse du duché s'est parée à la romaine pour recevoir à cheval le cardinal Légat. Tandis que le canon tonne, entre des haies d'estaffiers et de gardes, Mgr Gozzadini, monté sur un cheval magnifique, ayant à sa droite Mgr Acquaviva, à sa gauche le Duc, s'est avancé sous un dais empanaché vers la cathédrale de Notre-Dame ornée de la plus belle et de la plus riche manière. Il s'est placé dans l'église sur un trône à cinq marches : les envoyés de toutes les cours, en costume de gala, ont pris leur rang.
Le duc François qui représente en cette occasion le roi d'Espagne, s'est assis auprès de sa nièce, mais sur un fauteuil moins élevé, symbole expressif de l'élévation procurée à ces petits princes par le choix de Philippe V et par la diplomatie d'Alberoni. Lorsqu'après l'échange des consentements mutuels, au milieu d'un cantique d'actions de grâces, le Légat a béni l'union royale, les espérances qui s'éveillent en ce moment à la cour de Parme lui font oublier les embarras du passé, les menaces de l'Autriche et de la Maison de Savoie, jalouses de la fortune des Farncse. « Tout s'est passé avec grande joie et satisfaction », écrivait Albergotti au roi de France. — « Dieu veuille, disait Alberoni, d'Alicante où il se préparait à recevoir la Reine, qu'elle s'applique à gouverner! Ce n'est pas la besogne qui lui manquera : il lui faudra beaucoup d'application. J'ai toujours dit que l'Espagne, bien gouvernée, peut faire figure dans le monde. Ce qu'elle est demeurée après non pas des années, mais des siècles d'abus, est la preuve de ce que j'avance"2. »
Le vœu de l'abbé, c'était tout le secret de sa politique et l'espoir de ses maîtres en ce jour qui, dans leurs desseins, constituait l'étape décisive. Il ne restait plus, pour conclure, qu'à mettre un terme à l'attente passionnée du roi d'Espagne. Le
1. Lettre de Pighetti à Torcy, 23 septembre 1714 (A. ÉTR., Parme), et dans Le même volume la Relation officielle imprimée et conservée à Paris.
2. Lettres d'Alberoni à Rocca, 1er octobre 1714, p. 341 ; et au duc de Parme, 21 octobre 1714.
pauvre Roi faisait pitié, depuis qu'il avait connu la décision prise à Parme de renoncer à la route de mer. La quinine et les purgations se succédaient sans trêve1.
L'itinéraire prescrit au marquis Scotti, chargé de conduire îa caravane royale en sûreté jusqu'aux frontières d'Espagne, avait, dans ce temps où l'étiquette tenait une si grande place, l'inconvénient de retarder l'arrivée d'Elisabeth Farnèse par des réceptions sans lin auxquelles sa vanité se plaisait, et qu'elle n'eût pour rien sacrifiées à l'impatience de son mari. Peut-être après tout, fut-ce pour sa fortune et son crédit un avantage que ces retards, très utiles à faire oublier tout à fait par Philippe V sa première femme, à lui faire désirer plus ardemment la seconde. Elisabeth ne quitta Parme qu'une semaine après son mariage, le 22 septembre2. Elle parvint le 9 décembre seulement, presqu'après trois mois, aux Pyrénées. Il lui avait fallu trois grandes journées rien que pour atteindre au départies frontières du duché de Parme. C'étaient, il est vrai, ses adieux au pays natal. Mais dans l'état de Gènes seulement, elle demeura vingt-sept jours, soit parce qu'après une courte et rude traversée de Sestri di Levante à la capitale, elle s'était refusée décidément à s'embarquer et avait dû attendre la permission de Louis XIV de traverser la France, soit parce qu'elle se plut aux hommages de la République ou aux compliments de son chapelain, l'abbé Maggiali, Chez le prince de Monaco, séjour d'une journée qui coûte comme les autres cinq cents livres au trésor royal ; une journée à Nice, chez le duc de Savoie. Aux frontières de chaque province française ensuite, à Antibes en Provence, à Arles en Languedoc, et dans toutes les grandes villes du Midi, à Marseille « où elle s'est détournée parce que c'était chose à voir », Nîmes, Montpellier, Toulouse, les gouverneurs, intendants, magistrats municipaux s'entendirent avec le maître des cérémonies spécialement envoyé par le Iioi, Desgranges, pour offrir les honneurs, les présents qu'Elisabeth aimait, pour lui présenter le pays et les citésenfèle. Sa dernière étape, la plus longue, fut à Pau, où sa tanle. la reine douairière d'Espagne, vint la recevoir, la garda quatre jours