‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 92 sur 189 · ALBERONI ET MADAME DES URSINS · texte numérisé non relu

ALBERONI ET MADAME DES URSINS

pour la suivre à très petites journées, en une semaine entière, de Pau à Roncevaux.

Je passe sur les détails de cette longue excursion à travers le Midi de la France qui a déjà été racontée1, singulier voyage de noce avant la noce, véritable comédie qui a pu faire rire même les Espagnols, pensant à leur Roi qui se morfondait à Madrid. L'intérêt sérieux qu'elle présentait pour l'histoire fut le nombre des personnages qui y ont participé, l'abondance de leurs témoignages qui nous donnent un portrait complet au physique et au moral de l'héroïne, à son entrée en scène.

Décidément, ce n'était point une beauté italienne que cette princesse tant attendue. Les portrait officiels et l'adresse d'Alberoni avaient dissimulé sa laideur. Du moins, elle était grande et robuste, une forte Lombarde que l'éducation et la vie de cour n'avaient pas étiolée. Son appétit avait étonné : « Tâchez de vous souvenir que je suis Lombarde et que je mange le double des Piémontaises. » Et elle le prouva jusqu'à l'indigestion. Il lui fallait de tout, du bon vin et des saucissons d'Italie, de la salade frottée de l'ail le plus fort. Elle aimait les longues matinées au lit, le commerce de ses domestiques et les parures. C'était une créature toute d'instinct, prenant un égal plaisir à la chasse où elle excellait et à la musique qu'elle sentait vivement et interprétait bien au clavecin, vivante et enjouée parce qu'elle était en règle avec sa conscience et avec sa santé. Tous les matins, elle entendait la messe qui était, comme son chocolat, un rite accoutumé. Tous les huit jours, elle s'approchait des sacrements, et faisait l'admiration de son confesseur. On ne pouvait douter qu'elle plût à Philippe V2.

Suivant le mot de Saint-Aignan, « elle pouvait plaire même sans beauté et malgré la petite vérole dont elle portait les marques. Car elle avait, sinon de la grâce, du moins le désir et

1. C'est le sujet de tout un chapitre du livre de M. de Courcy, L'Espagne après la paix d'Utrecht, p. '247 et suivantes, qui l'a fait avec les lettres des rorrespondants de Torcy, les rapports de Desgranges et des intendants du Midi.

2. D'après les portraits du prince de Monaco dans sa lettre à Torcy du 19 octobre 1714, de Torcy dans ses lettres à Mœ* des Ursins des 22 octobre et 9 novembre 1714, enfin d'après les portraits et récits envoyés par Saint-Aignan, du 16 décembre 1714 (A. ÉTR., Esp., t. 232 à 234).

certains moyens de séduire, un sourire qui laissait voir de très belles dents, une allure vraiment royale el des yeux bleus qui jetaient tout le feu possible, des « yeux d'esprit ». Son intelligence, naturelle comme son appétit, tantôt éclatait en saillies, tantôt s'employait en manèges qui s'adaptaient aux fins qu'elle voulait atteindre. « Cœur de Lombarde, esprit de Florentine », écrivait à Torcy le prince de Monaco qui a laissé d'elle un des meilleurs portraits. L'entêtement qu'elle fit voir dès le début aux témoins chargés de l'observer n'était donc pas chez elle défaut d'esprit, mais volonté. Elle voulait très fortement quand elle s'était une fois décidée, sans s'émouvoir des contradictions et des obstacles. Elle ne paraissait point aisée à gouverner, et faite plutôt pour gouverner. «Il n'est pas nécessaire, disait Torcy averti, qu'on lui suggère ce qu'elle doit penser ou faire. Elle saura parfaitement se conduire et exécuter ce qui conviendra à ses intérêts pour le présent et pour l'avenir1. »

En résumé, la seconde Reine, quoique bien différente de la première, arrivait sur la scène, où le même rôle lui était réservé qu'à Marie-Louise, un très grand rôle, comme une personnalité elle aussi, un peu vulgaire, mais forte, intelligente et résolue, incapable assurément de s'effacer au gré d'une autre volonté que celle du Roi, et très capable, à son tour, d'être la Reine et le Roi en Espagne.

Il était de plus impossible que ce rôle appartînt en même temps à Mme des Ursins, qui le tenait depuis un an, et à Elisabeth Farnèse. Alberoni et les Italiens qui l'avaient aidé dans ce complot matrimonial n'y eussent, d'ailleurs, pas trouvé leur compte : ils se préparaient sournoisement à faire éclater celte impossibilité.

Tant que le mariage ne fut pas conclu, ils n'eurent garde de se démasquer. De Madrid, le 30 juillet, l'abbé conseillait à la princesse de s'abandonner à Mmc des Ursins qui lui demeurait indispensable pour une foule de choses essentielles. Mais il ajoutai! : « en attendant qu'elle ait pris connaissance et possession de l'esprit du Roi : l'attente ne sera pas longue. Elle s'en rendra vile

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