Lettres du même au même, 13 et 20 août
3. Voir ce texte dans les Instructions de Parme, déjà citées, éd. Reinach, p. 168.
long voyage d'Elisabeth à travers la France. Mmc des Ursins s'appliquait à réveiller chez Philippe V le souvenir de ses premières années de bonheur, et la défiance de l'avenir auprès d'une nouvelle femme. Elle exagérait la laideur de la Reine, dissimulée par les peintres courtisans, le cou trop long, le corps étique, le visage marqué; elle blâmait son peu d'empressement, faisait espionner ses moindres gestes et toutes ses paroles, ses caprices et ses accès de paresse pour en abuser. Par un manège analogue auprès d'Elisabeth, elle travaillait à l'indisposer de loin contre son mari, l'inquiétait sur le sort que lui réservait la dureté rigoureuse de l'étiquette, l'irritait par l'ordre qu'elle lui fit donner de congédier à son entrée en Espagne toute sa suite italienne. Entre un malade et une enfant, elle semait la défiance, pour demeurer maîtresse de la réconciliation, à son heure et de manière à dicter ses conditions1.
De la part d'Alberoni ce furent d'autres calculs. Il s'arrangeait, par des bruits adroitement semés, de façon que les pratiques de la favorite fussent révélées à Elisabeth dans des lettres envoyées d'Espagne au bon moment. C'étaient surtout des lettres de grands seigneurs italiens attachés à la perte de Mme des Ursins. L'abbé dénonçait à Parme les abus de pouvoir et la dangereuse influence de Mme des Ursins et de ses complices, Orry et Macanaz : « hommes ignorants, sans foi et sans honneur, attachés à leur seul intérêt et à l'ambition démesurée de leurprotectrice2 ». Il lui importait peu de contredire les louanges qu'il avait données luimême à l'administration de ces Français qui, disait-il, ruinaient l'Espagne à fond et s'étaient fait détester du peuple. Habile à l'assurer la jeune Reine autant que d'autre part on l'effrayait, il lui disait l'impatience d'un Roi facile à conquérir, l'attente de ses sujets prêts à saluer en elle l'ange tutélaire et l'héroïne envoyée pour restaurer et libérer le royaume, la grandeur enfin de
1. Lettre d'Alberoni et relation au duc de Parme du 3] décembre 1714, donnée in extenso d'après les Archives de Naples, par Professione, Gutio Alberoni, p. 75 et suivantes, el d'autres documents cités par de Courcy, L'Espagne après la paix d'Utrechi, p. 305 et suivantes.
2. Lettre d'Alberoni au duc de Parme, du 21 octobre 1714. Arch. Nap., Famésiana, 54.
cette tâche. Il faisait surtout appel à son orgueil et à sa volonté. « Il faut penser à être Reine. Oui sans doute notre héroïne va se trouver dans une mer de désordres et d'abus. Elle trouvera à chaque pas écueils et trébuchets : mais, in ardais honor et opes. Mon espoir est qu'elle triomphera de tout. Son mari est saint, homme d'honneur et de conscience : elle est déjà maîtresse de son cœur. Que sera-ce après deux nuits sous les draps ! Sur mon honneur qu'elle se souvienne des maximes et des exemples de notre Souverain, elle sera la Reine la plus glorieuse et la plus applaudie qu'il y ait eue sur le trône d'Espagne, sur tous ceux d'Europe. Le moindre remède apporté aux désordres qui désolent l'Espagne peut lui faire un grand nom, et du bruit dans le monde. Ce ne sera point long, pourvu qu'elle se laisse éclairer et servir. » « Dieu veuille, concluait-il, que la Reine s'applique aux affaires * ! »
Dans la rude et décisive partie qui s'est engagée à l'automne de 1714, l'abbé a su trouver les armes et les arguments qui devaient porter sur une nature fière et emportée, sur un esprit averti et clairvoyant : « Si elle doit être gouvernée, ce ne sera que par un de ses domestiques. » Comme le mariage, les premières résolutions d'Elisabeth Farnèse furent bien l'œuvre d'Alberoni, parce qu'elles étaient dans la logique de ses desseins. Nul doute d'ailleurs qu'à la veille de franchir les Pyrénées ces résolutions n'aient été facilitées par les conseils de la petite cour de Rayonne. C'était une cour de mécontents, tous victimes de la princesse des Ursins, Marie-Anne de Neubourg exilée, del Giudice disgracié qui n'épargnèrent point leur peine pour se préparer une revanche, sur les conseils et peut-être à la prière d'Alberoni. On ne doutait pas, après l'événement qui allait se produire, que la reine douairière, le cardinal del Giudice en eussent été, avec l'envoyé de Parme, les principaux acteurs.
Le complot touchait en effet, vers le mois de décembre, à son terme, à la fin pour laquelle il avait été formé, la toute-puissance des Farnèse et la revanche des Italiens par le mariage d'Elisabeth, œuvre et perte de Mme des Ursins. Drame de cour, avec
1. Lettres d'Alberoni à Rocca, des 29 octobre et 19 novembre 1714, p. 343-346.
une intrigue de comédie italienne dont le dénouement se précipita dans un piège tendu à Mmc des Ursins, où elle se prit.
La scène se passa le 23 décembre à Jadraque où la camerera major était allée de Madrid attendre la Reine, tandis que Philippe V suivant l'étiquette, un peu plus loin, à Guadalajara se disposait à l'entrevue si longue à venir au gré de ses désirs1. En apparence, rien d'autre ne se pouvait prévoir que l'effet de la rencontre entre un mari impatient et sa jeune femme toute disposée à se faire pardonner ses retards. Elisabeth, depuis qu'elle était en Espagne, s'était hâtée, avait congédié à Pampelune pour plaire au Roi sa maison italienne, et refusé les fêtes qu'on avait préparées à Tudela. Elle s'avançait plus vite vers son souverain, bien portante, gaie et contente, comme pour un jour de fête auquel elle associait d'avance Mme des Ursins, par un billet très gracieux. De son côté, la camerera, partie de Madrid après avoir donné les derniers ordres pour la réception du couple royal à Aranjuez, venait tout droit, à moins que sa santé ébranlée ne l'arrêtât, sans rien laisser voir de ses inquiétudes, surtout de son impatience à se mesurer avec la souveraine en qui elle allait trouver une rivale et peut-être un juge.
La rencontre, devant témoins, des deux femmes ne révéla rien encore. La princesse s'agenouilla devant la Reine qui la releva en l'embrassant avec effusion. Elles restèrent seuls : tout d'un coup on entendit des éclats de voix, et la Reine ouvrit brusquement la porte pour jeter l'ordre à Alberoni qui semblait l'attendre, d'aller chercher le lieutenant des gardes Amezaga. « Qu'on arrête cette folle, cette insolente, faites atteler un carrosse et conduisez-la jusqu'aux frontières. » En une heure, la femme devant qui tout s'inclinait en Espagne fut, sur l'ordre d'Elisabeth, confirmé immédiatement par écrit, obligée de partir la nuit, en plein hiver, expédiée hors du royaume « sans repos,
1. Ce récit est fait surtout d'après la relation envoyée par Alberoni à la cour de l'arme, le 31 décembre 1711. ('■clic relation est confirmée par les lettres d'Alberoni au comte Rocca des 6, 11 et 25 décembre 1711, p. 349 à 3r>3, et, par une Ici ire antérieure d'Alberoni au duc de Parme du 19 novembre 171 1, enfin par une lettre de Maidalchini ^enldliomine de la suite de la Reine à Torcy du 26 décembre 171 1, et Les lettres de Philippe V et d'Elisabeth à Louis XIV (de Courcy, ouv. cité, p. 340).
ni vivres, ni de quoi se déshabiller » jusqu'à Saint-Jean-de-Luz où elle arriva le 14 janvier 1715*.
Ce coup d'autorité étonna tout le monde en Espagne, en France, de la part d'une jeune Reine de vingt ans. On fit, alors et depuis, bien des conjectures sur les causes de cette disgrâce subite. Il y avait une telle disproportion entre le crédit ancien, solide et justifié de Mme des Ursins et le pouvoir incertain, nouveau d'Elisabeth Farnèse encore inconnue de son mari, que cette étrange affaire a paru plus qu'une querelle de femmes, une révolution politique, un coup d'Etat. On chercha à l'expliquer par une intervention très haute et toute-puissante dont la reine d'Espagne aurait été seulement l'instrument. « L'opinion la plus probable, écrit encore Coxe, semble être que Louis XIV s'offensa des obstacles que la princesse des Ursins fit naître pour retarder la conclusion de la paix, et Mme de Maintenon de son ostentation et de son ingratitude2. »
Cette hypothèse fut celle de Saint-Simon qui, édifiant à son ordinaire toute une légende à la place de la vérité qu'il ne pouvait savoir, n'a pas manqué de mettre une mauvaise action au compte de Mme de Maintenon. Nul n'a jamais mieux manié la calomnie que Saint-Simon, habile à l'entourer de demi-aveux d'ignorance, de réticences, de protestations de sincérité qui ont fait souvent illusion. « Je n'ai connu personne qui ait pénétré de qui le Roi et Mme de Maintenon se servirent, ni ce qu'ils firent pour exécuter leur projet. Il est de la bonne foi d'avouer ces ténèbres et de ne donner pas des fictions et des inventions à la place de ce qu'on ignore3. » Personne n'a songé longtemps à demander comment Saint-Simon a pu connaître, éclairer un projet qui s'exécuta si secrètement. C'est pourtant bien simple : il l'a de tout point inventé.
MM. Baudrillart et de Courcy n'ont pas eu de peine à démontrer le contraire avec les lettres conservées aux Affaires Etrangères. Toute la correspondance de Torcy avec Albergotti, la cour de Parme et Mme des Ursins témoigne jusqu'en
1. Saint-Simon, Mémoires, éd. Ghéruel, XI, p. 74àS0 etde Courcy, ouv. cité, p. 352. ' 2. Coxe, Histoire des Bourbons d'Espagne, trad. fr., tome II. 3. Saint-Simon, Mémoires, éd. Ghéruel, XI, p. 75 et 76.