‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 95 sur 189 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

décembre 1714 d'une telle estime, d'un tel intérêt pour la princesse qu'à moins d'admettre une duplicité inouïe de Louis XIV, il est impossible de lui attribuer sa disgrâce1. Lorsque Torcy apprit l'événement, le 12 janvier 1715, il tança son agent en Espagne de ne lui pas donner aussi les causes d'événements si surprenants2. Et Saint-Simon aurait su ce que le ministre ignorait: Louis XIV avait-il l'habitude de lui faire ses confidences? Il faut laisser son explication pour ce qu'elle vaut, et chercher ailleurs.

La difficulté, en apparence du moins, est que la scène qui décida de la fortune de Mme des Ursins et du pouvoir de la Reine eut pour seuls témoins les deux actrices de cette pièce secrète, si lestement enlevée. On n'a eu longtemps pour la connaître que les récits de la cour de Parme appuyés sur les explications de ses agents, le marquis Maidalchini, Alberoni, Pighetti,tous portés naturellement à fournir et à amplifier les excuses et la version de la Reine, ou les dires des Français, Saint-Aignan l'ambassadeur, Pachau le chargé d'affaires, Orry, confident de la princesse, ou les propos môme de ses parents intéressés à la défendre par 'ses propres armes. Les uns criaient à l'insulte, plus haut encore qu'Elisabeth ; les autres concluaient que Mme des Ursins avait été victime d'un complot préparé depuis Bayonne par la reine douairière et par les Italiens, mais sans preuves. La correspondance secrète d'Alberoni avec la cour de Parme, ses lettres privées à son ami Rocca permettent aujourd'hui de conclure plus sûrement. Le coup d'Etat de Jadraque fut son œuvre : à Parme, et en confidence, il pouvait bien l'avouer et l'expliquer. C'était un mérite de plus à son actif.

Philippe V l'avait chargé, le 27 août, d'aller au-devant de la nièce de ses princes, pour lui porter la première lettre de bienvenue. C'était une mission de confiance qui servait à merveille l'abbé en lui permettant de voir la Reine, avant qu'elle n'eût vu la camerera major. Lorsqu'on crut qu'Elisabeth arriverait par mer, Alberoni se mit en route pour Valence le 18 septembre, de

1. (.clic correspondance se trouve en grande partie reproduite dans de Courcy, p. 299, 302 à 308, 322 à 325.

2. Lettre de Torcj é Pachau, 12 janvier 1711. citée par Baudrillàrt, Louis XIV et Philippe V, p. 619.

façon à ne pas manquer l'occasion. Le voyage en plein été lui fui pénible : accès de fièvre, rhume opiniâtre, saignement de nez, toutes les misères «rime santé fatiguée parle labeur d'une négociation longue, incertaine, l'avaient mis en fort mauvais état. De Valence on l'avertit d'aller plutôt attendre le débarquement à Alicante, où il arriva à marches forcées : là, il apprit au bout de quelques jours le changement d'itinéraire décidé par les Farnèse1.

Il revint bien vite à Madrid, le 15 octobre, n'en pouvant plus, mais très décidé à ne point se rebuter : « spiritus promptus, caro autem infirma2 ». Un mois après, il se dirigeait vers les Pyrénées, pour attendre la Reine à Pampelune, toujours, suivant l'ordre prescrit, pour précéder de quelques étapes Mme des Ursins qui ellemême précédait d'une journée le Roi3. « Je ne crois plus, écrivaitil à son confident, qu'on puisse mourir de souffrir. J'ai fait depuis peu, avec une fièvre presque continuelle, environ mille milles, et dans une Arabie déserte où faute d'eau et malade j'aurais dû crever cent fois. »

Dans son court séjour, à Madrid, en octobre, l'abbé avait fait plus d'une observation utile. Il avait noté, comme chacun, l'émoi de Mrae des Ursins, les propos désobligeants et perfides qu'elle tenait sur la Reine, les précautions qu'elle prenait pour isoler chaque jour davantage le Roi, pour éloigner la Reine des affaires et des Italiens, et lui fermer à lui-même l'accès des appartements royaux. Jusque-là il avait cru que la ruine de la camerera était une œuvre de patience à mener de loin, avec adresse, par des conseils utilement soufflés à la Reine, et par la lente action de son autorité sur le Roi. Quand il vit Mrae des Ursins préparée à une défense énergique, dont le plan consistait à isoler Elisabeth du Roi et lui-même de la Reine, il se décida pour une offensive hardie. A Pampelune, où le cortège arriva le 11 décembre pour ne repartir que le 16, et sur la route de Jadraque qu'on atteignit le 23 décembre, Alberoni eut tout le temps de faire accepter son plan à Elisabeth Farnèse.

1. Lettres d'Alberoni à Rocca, du R) septembre au 7 octobre 1711. p. 336 à 341.

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