‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 96 sur 189 · Idem à idem, 6 décembre 1714, de Pampelune, p · texte numérisé non relu

Idem à idem, 6 décembre 1714, de Pampelune, p

Au début, elle se défiait de lui : « homo modicœ fidei ». Mieux elle était disposée par les entretiens de sa tante, les propos recueillis en route, le départ forcé de sa suite italienne à détester Mme des Ursins, plus elle avait aussi d'aversion pour l'abbé qu'elle croyait son âme damnée et qui semblait l'avoir mariée pour l'asservir à sa rivale.

Le 13 décembre, une première explication qu'elle chercha décida de ce qui allait s'accomplir à Jadraque, et de l'avenir des deux complices : « Je vois bien à vos manèges que vous voulez étudier le terrain avant les ouvertures nécessaires. Eh ! bien, jouez à cartes découvertes, parlez, rien ne m'épouvantera : aux grands maux les grands remèdes. » Et l'abbé parla ce soir-là, et les soirs qui suivirent, pendant dix jours jusqu'à trois heures à portes closes. Ce qu'il dit, pour acquérir une confiance qu'Elisabeth lui donna désormais tout entière, peut se deviner par les propos qu'il avait tenus depuis trois mois aux Farnèse, par ceux qu'il tint après l'événement. Il lui apprit à être Reine, lui fit connaître les menées de Mmo des Ursins, le caractère de son mari et l'empire qu'elle pouvait prendre sur lui poulies combattre, la nécessité de triompher sans délai pour accomplir une tâche digne de sa naissance et de son mérite *. Il fit de cette enfant, avant qu'elle ne fût une femme, une souveraine. « Ah! mon ami, écrivait-il au comte Rocca le 25 décembre, le monde sera bien étonné de voir qu'une Reine, avant d'être même sur le trône, a pris une résolution aussi hardie. Les conférences que nous avons eues entre quatre yeux de Pampelune à Jadraque ont fait cette félicité où est aujourd'hui la Reine, qui se trouve maîtresse absolue de son mari, et qui ne l'eût pas été si elle n'eût supprimé l'obstacle. C'est une grande Ame : bien dirigée et siîi-vic par les mêmes principes, elle fera revivre à elle seule Ion les les actions les plus glorieuses des Princes, ses ancêtres. Je puis vous assurer, que quelque service qu'il me soif donné de rendre à cette héroïne, je demeurerai toujours en dette pour la

1. Voir lc~ trois Lettres d'Alboroni à son ami Rocca des 25, 31 décembre et 7 janvier 171 1. \>. 352, ;»">'•>, 355, cl. ia longue relation envoyée par l'abbé à la cour de Parme, déjà »iiée.

ALBEItONI ET LE COUP D'ÉTAT DE JADUAQUE d65

très grande confiance dont elle m'a honoré, jusqu'à me faire oublier qu'elle était Reine. »

S'il y eut alors bien des gens surpris de l'éclat qui se produisit à Jadraque, ce ne fut pas l'abbé. Quand il quitta Pampclune où il avait réussi à établir son influence au milieu des réceptions, combats de taureaux, mascarades et l'êtes religieuses ordonnés par le Roi en l'honneur de sa femme, il put écrire à Parme, le 15 décembre : « La Reine part d'ici pleine de bonnes maximes. » Lorsque se fit à Jadraque la rencontre des deux rivales, il s'éloigna à peine, pour être à portée de l'ordre qu'il s'attendait à recevoir. « La durée de l'entreprise dépendrait de la conduite de la Dame. » Il s'était assuré que deux officiers des gardes, ses amis, étaient prêts pour l'exécuter. Le piège où Mme des Ursins se prit était tendu.

Elle arriva, résolue à faire l'épreuve de son autorité, à « rogner les ailes » de la Reine. En la rencontrant, elle se donna tout de suite des airs de mentor, lui fit honte de sa toilette, l'engagea à prendre le temps de se préparer comme il convenait. Elisabeth paraissait empressée de retrouver son mari à Guadalajara. La camerera prétendit l'arrêter, et s'offrit à s'interposer entre elle et le Roi. La fierté d'Elisabeth se révolta. « Je n'ai d'ordre à recevoir de personne, sauf du Roi », avait dit à Roncevaux la Reine. A Jadraque. elle confirma cette déclaration. « Il y aura sous peu des gens bien étonnés, et vous toute la première » furent presque ses premiers mots à la toute-puissante camerera major. Cette brusque attaque, livrée avec les caractères d'une violence préméditée et voulue, parut bien un de ces assauts que l'on donne quand, par des approches suivies et par des confidences, on s'est assuré de la place, une démarche de politique enfin, plutôt qu'un éclat subit, qu'un emportement irréfléchi de femme irritée. Aux reproches que se crut permis la princesse, à ses offres de service où se devinait une menace, elle répliqua par la preuve concertée avec Alberoni qu'elle était Reine, et fut obéie.

Il ne restait plus qu'un doute, l'approbation ou le désaveu du Roi. C'était à l'abbé de veiller aux conséquences de l'acte qu'il avait conseillé. Il partit bien vite pour Guadalajara. Quand la toile tomba sur un dénouement réglé par lui, il parut enfin sur la

scène comme l'auteur pour être sifflé ou approuvé. Apportant au Roi les explications de la Reine, il la justifia de ce coup hardi par la nécessité où l'avait mise l'insolence de la camerera. L'habileté était de n'avoir pas permis à Mme des Ursins de plaider sa cause. Ses neveux, Ghalais et Lanti, Orry à son tour essayèrent bien à sa place; et s'ils obtinrent au premier moment, du Roi, pour leur protectrice, une promesse d'indulgence, la permission de suspendre sa marche, la signature immédiate de lettres patentes qui conféraient à la victime la principauté de Rose et de Cardone à titre de compensation, on peut juger ce que la dame eût obtenu de Philippe V, si elle avait pu se faire entendre ellemême1. Heureusement pour Alberoni, la Reine prévenue arrivait sans retard à la rescousse.

Munie des dernières recommandations de son guide, elle parut dans la journée de Noël, à trois heures, devant le Roi et s'agenouilla. La relevant et l'embrassant, Philippe la conduisit galamment dans la grande salle du Palais du duc de l'Infantado où la cérémonie du mariage fut célébrée par le patriarche des Indes. Avec ses airs empressés et joyeux et par des attentions voulues pour le prince des Asturies, elle avait tout de suite conquis le Roi qui n'était point difficile à conquérir. Philippe Y attendait avec impatience le moment de lui prouver sa tendresse. « Ils se mirent au lit à six heures, dit Saint-Simon, afin de se relever pour la messe de minuit. »

Le même soir un courrier partit, à francs étriers, vers la frontière d'Espagne pour retrouver Mme des L'rsins et lui confirmer l'ordre d'exil. 11 devançait les neveux de la victime, trop lents à lui porter le pardon et les lettres patentes que le Roi, incapable désormais de rien refuser à sa femme, avait révoquées quelques heures après les avoir accordées. « Le Roi mon petit-fils, écrivait Louis XIV à Elisabeth Farnèse, me parait bien éloigné de protéger ceux qui ne vous seraient pas agréables2- » (leLte critique discrète de son coup de tête prémédité

1. Pachau à Torcy, 31 décembre 1714 ; Saint-Aignan à Torcy, 3 et 5 janvier 171..: uns à Torcy, 31 décembre 1711: 7 janvier 1715, \. III!.. Esp., t. 237 el 238.

v. Louis XIV ;'i Elisabeth Parnèse, Il janvier 1715, citée d'api'és les Archives d'Alcala par Baudrillart, Philippe I ei Louis XIV, p. 619.

avec Alberoni se juslifïa par la faveur que Philippe Y fil à la Reine d'accorder aussitôt à l'abbé son complice les entrées secrètes. Ensemble, ils étaient assurés, après avoir mis fin à la tyrannie de Mme des Ursins et pris possession de Philippe V, « de déployer à la cour d'Espagne la politique italienne ». Ce n'était pas seulement pour procurer un bel établissement à la nièce de ses maîtres qu'Alberoni avait négocié son mariage, c'était pour s'emparer avec elle du gouvernement espagnol et le diriger selon ses vues, au profit des Farnèse et de l'Italie.

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