LE GOUVERNEMENT D'ELISABETH FARNÈSE L'ŒUVRE D'ALRERONI EN ESPAGNE
La révolution de palais qui chassa MmP des Ursins de l'Espagne ne parut d'abord qu'une revanche du cardinal del Giudice, aussitôt réinstallé dans ses fonctions de premier ministre (février 1714), bientôt pourvu de la charge importante de gouverneur du prince des Asturies , maître du présent et de l'avenir. Louis XIV, ayant pris son parti de cette révolution, avait lui-même approuvé et encouragé le retour du cardinal qu'il estimait : « Le roi d'Espagne ne peut confier ses affaires à nul homme plus capable1. » Et peu de temps après, au mois de juin 1715, il faisait le meilleur accueil au prince de Cellamare, neveu du premier ministre, envoyé en ambassade à Versailles à la place du duc d'Albe, qui se retirait : « L'événement de la princesse des Ursins, écrivait Orry avec dépit et par crainte d'une disgrâce prochaine, est le pur effet dune cabale d'Italiens qui se proposent depuis longtemps d'occuper les premiers emplois de la monarchie2. »
Le gouvernement nouveau fut surtout une politique de représailles contre l'entourage de la princesse des Ursins, contre ce qu'on appelait à Madrid le parti français. La première victime fut naturellement le fiscal général Macanaz, puisqu'on soutenant les droits de la Royauté contre les prétentions du Saint-Office il avait provoqué et précipité l'exil de leur avocat, le cardinal del
1. Louis XIV ;'i Philippe V, 11 janvier 171."): Louis XIV ;'i Saint-Aignan, 28 février 1715 île Courcy, ouv. cité, p. \\~~> et 376).
2. Cette impression fut celle d'ailleurs <1<- tous les témoins de cette révoluon M'influence (tic Courcy, même ouvrage, p. 372 .
Giudice. L'Inquisition fut publiquement vengée, et surtout le Grand Inquisiteur, dont la démission précédente tut annulée et les arrêts confirmés. Philippe V fut obligé de chasser d'Espagne Macanaz qu'il estimait, à qui secrètement il conserva ses pensions et sa confiance. Aussitôt après, le cardinal força le Hoi encore à se séparer de son confesseur, le père Robinet qui avait usé de son influence créée par Mme des Ursins pour lui faire refuser l'archevêché de Tolède. « Un prêtre et un Italien n'oublient guère » dit Saint-Simon. Enfin, ce fut le tour d'Orry, dont le seul tort était d'avoir signalé les abus ministériels et l'injustice faite à sa protectrice : Philippe V lui interdit la cour d'abord, l'Espagne ensuite comme à un criminel ; et les intendants qu'il avait installés dans les provinces succombèrent avec lui *.
Le cardinal, pour ses débuts, avait bien taillé, et taillé dans le vif : mais il fallait recoudre. Et de cela, del Giudice se montra tout à fait incapable. Il avait d'un homme d'Etat, d'un premier ministre les apparences seulement, qui avaient trompé et séduit Louis XIV. Il n'en avait pas l'étoffe. Le pouvoir où se jugent les hommes le révéla ce qu'il était, un courtisan hautain, emporté et même dur avec ceux qui devaient lui obéir ou pouvaient le supplanter, souple, insinuant et dissimulé avec les maîtres dont dépendait sa fortune, avec Philippe V, Louis XIV et la Reine nouvelle qui l'avaient rappelé. A chacun des souverains, il offrit à Marly comme à Versailles ce qui pouvait plaire.
A Louis XIV, vieilli, conscient de l'épuisement de son royaume, qui se repentait d'avoir trop aimé la guerre et s'attristait de l'entêtement belliqueux de son petit-fils, del Giudice (it sa cour en décidant l'Espagne à la paix. Il inaugurait son ministère, le 25 février 1715, par la signature du traité que la diplomatie française avait négocié avec le Portugal. Par des offres de pardon et de liberté que lui demandaient Louis XIV et l'Angleterre, il se montrait disposé à ramener les habitants des Baléares, à éviter le
1. Le gouvernement du cardinal a été étudié par M. de Courcy très particulièrement dans l'ouvrage que j'ai déjà cité, p. 365 et suivantes. Tout ceci se passait au printemps de 1715. — Voir les dépèches d'Alberoni à Rocca des 11 février, 18 février, 11 mars 1715 : Alberoni y décrit les progrès de la puissance de la Reine et de son propre crédit. '
renouvellement d'une guerre avec l'Autriche qui encourageait leur résistance. Il suspendait le 5 mai l'expédition du chevalier d'Asfeld préparée contre les rebelles, jusqu'au jour où il lui fut prouvé que le meilleur moyen de servir les desseins pacifiques du roi de France était de terminer cette affaire irritante par un coup de main qui réussit au début de juin. Le choix du confesseur royal qui remplaça le père Robinet, le père Daubenton fut dicté par Louis XIV. Enfin, il n'y eut pas jusqu'à une réconciliation entre Philippe V et le duc d'Orléans que dcl Giudice ne ménageât, pour plaire au vieux Roi, en conseillant la mise en liberté des Français Flotte et Renaud compromis dans les intrigues du futur Régent en Espagne.
Cette dernière mesure était d'ailleurs réglée par un dessein secret que le cardinal avait formé pour satisfaire les ambitions du roi d'Espagne. Quand il lit désigner son neveu, le prince de Cellamare, pour l'ambassade de France, il voulut qu'on reprît à Marly les négociations engagées en 1714 pour la défense des droits de Philippe V à la succession de France. Un confesseur placé auprès de son maître jusqu'à l'arrivée du père Daubenton, le père Malboan, fut chargé de lever l'obstacle que les serments d'observer les Renonciations opposaient aux désirs et aux droits du Roi. Le prince de Cellamare reçut l'ordre plus formel encore de réclamer pour Philippe V la tutelle de son tout jeune neveu, de former à Paris et dans les provinces, avec les princes du sang, les ministres et les grands fidèles au droit dynastique un parti capable de renseigner et de soutenir, à l'occasion, le roi d'Espagne l.
Et surtout, pour plaire à la nouvelle Reine, Cellamare devait encore effacer à la cour de France les ressentiments qu'avait pu laisser la disgrâce de Mme des Ursins, ce coup d'autorité imprévue dans un monde où elle comptait de nombreux amis, Torcy et Mme de Maintenon elle-même. Il s'employa si bien à prouver les justes griefs d'Elisabeth Farnèse, à marquer son désir, en toute autre affaire qui n'intéressait pas sa dignité, d'être agréable à
1. Instructions Becrètes pour le prifleede Cellamare, l'.i mai 1715,A.ÊTR., Esp*, t. 245, I ■ 16 el 69, aln6i que la Relation un les- Mémoires de tel envoyé conservés au British Muséum, n Londres, fflS. n" 8756,
Louis XIV qu'il obtint dès le mois de juillet l'éloignement de la princesse, reléguée, loin de Versailles à Gènes, à Home enlin, où elle mourut abandonnée '.
Tout cela ne constituait guère une politique, encore moins une administration, ce dont l'Espagne avait surtout besoin, mais ce que le cardinal était incapable de lui donner. 11 procédait à la l'ois par accès d'économie, et par caprices onéreux. Quand, à la paix, il fut question de réduire les régiments royaux, d'un coup il aurait supprimé toute l'armée si la France elle-même n'était intervenue. La disgrâce d'Orry lui servit à détruire, sans les remplacer par rien, les institutions iinancières qui avaient depuis quinze ans ramené dans les provinces un peu d'ordre et de clarté. A ce compte, la monarchie de Philippe V eût été réduite au rang et à la condition d'une de ces provinces italiennes où les Giovenazzo originaires de Gènes avaient au temps de Charles II commencé leur fortune.
Ce n'était point là l'avenir de grandeur et de profit qu'Alberoni avait fait entrevoir aux Farnèse, en plaçant leur nièce auprès de Philippe V. L'abbé avait promis que « l'Espagne bien gouvernée ferait figure dans le monde » et supplié Elisabeth d'assumer cette grande tâche pour le bien et l'honneur de sa famille et de l'Italie. Si la Reine tenait les promesses du conseiller qui lui avait à Jadraque donné la leçon et le pouvoir, le gouvernement du cardinal del Giudice ne pouvait être qu'une transition, un pis aller. Et elle les tint. Dès le mois de juillet 1715, le premier ministre avait déjà perdu toute autorité dans les Conseils et sur le Roi ; les affaires et les grâces lui échappaient. Il affichait lui-même par son irritation le déclin de son crédit à la cour, et le précipitait"2.
En laissant le ministère à del Giudice, la nouvelle Reine, comme il était facile de le prévoir, s'était emparée du Roi. Les leçons qu'Alberoni lui avait données le premier jour, avaient rencontré un terrain tout préparé. « Elle était fort pénétrante et très sagace, pour ne pas dire plus, écrivait Alberoni. Et quand le
1. Torcy à M-8 des Ursins, 3 juin 1715 ; Philippe V à Louis XIV, 29 juillet 1715.
2. Cela ressort très nettement de la correspondance de Saint-Aignan avec le Roi et Torcy, de mai à août 1715, A. ÉTR., Esp., t. 240 à 242.
Roi avec sa bonté me dit que c'est une âme candide dont il a vu tout de suite le fonds, je lui réponds avec ma vieille malice que je n'oserais en dire autant1. » Philippe V s'était laissé prendre de toutes manières au charme de cette ingénue : c'était « un don que le ciel lui avait fait » de cette princesse habile à conformer ses goûts aux siens, infatigable pour lui plaire, levée dès l'aube en plein hiver pour le suivre dans les longues parties de chasse qui le passionnaient et où elle excellait, respectueuse, aimante. « II est facile d'abuser de la bonté du roi d'Espagne, disait alors Torcy. » « Le roi d'Espagne, écrivait un autre Français dès le 5 février, ne décidera plus rien sans la consulter, livré à la Reine par un principe qu'on ne peut que louer. » Le mariage enfin ne datait pas d'un mois qu'Alberoni confiait à la cour de Parme les ambitions et la puissance d'Elisabeth : « Sous peu, elle sera premier ministre. »
Premier ministre, c'était même une façon de parler. L'exemple récent de Marie- Louise de Savoie, et une expérience d'un mois, préparée et soutenue par les avis de son conseiller avaient vite appris à la princesse de Parme qu'elle serait le Roi, si elle le voulait. Dans les intervalles que lui laissèrent les chasses et les plaisirs de son mari, Elisabeth se mit sans tarder aux affaires. Evoquant le souvenir d'Isabelle la grande reine et de Ximenès dont elle avait lu l'histoire, et pour leur ressembler, elle oublia qu'elle était femme et jeune, et se mêla aux discussions des politiques. Son premier soin fut de se faire pardonner par la cour de France et d'entretenir les ambitions de Philippe V. Approuvé par son grand-père, flatté dans ses rancunes et son orgueil, dès le mois de février le Roi laissa la Reine, que b-s premiers symptômes d'une grossesse immédiate obligeaient au repos, ouvrir les dépèches des ministres. Dès ce jour, del Giudice ne les reçut, ni ne les connut plus. La chambre de la Pleine devint le cabinet royal, le centre de la monarchie2. Ce fut l'affaire de deux mois à peine, avec, de la pari d'Elisabeth, un réel effort de volonté pour s'adapter à une tâche à laquelle les Farnèse ne l'avaient ni destinée, ni préparée.
1. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca «les :; février, Il février, 16 mai 17ir>, p. 365à 375.
2. Lettres d'Alberoni ;'i Rocca, 21 janvier, 11 février, 18 mars, 6 mai 171T».
Si le désir de plaire à Philippe V et de gouverner en son nom ne l'avait poussée à l'action, elle fût restée ce qu'elle avait paru d'abord, plutôt une enfant gâtée, attachée à ses habitudes italiennes, gourmande, indolente, hautaine et emportée. Les premiers jours qu'elle fut en Espagne, elle refusa de toucher aux mets du pays, réclama ses vins italiens, gourmanda et fit trembler son entourage. Il lui fallut des chevaux, des fusils de son pays, des comédiens de Parme, sa nourrice pour l'assister à ses premières couches *.
Dans la transformation qui peu à peu se fit en elle et ne se lit jamais complètement, Alberoni eut la part principale. Il l'encouragea de ses conseils et la soutint de ses soins, de ses prévenances assidues. Il sut trouver des attentions presque maternelles pour s'attacher cette jeune femme isolée dans une nation et une cour nouvelles, pour lui rappeler son pays natal. « Je lui répétais que je n'étais plus le ministre de Parme, mais sa nourrice. Et en badinant elle me répondait que j'étais d'âge à lui servir au besoin de sage-femme. Le compliment était brutal2. » Si jamais la cuisine italienne de l'abbé fut bien placée, ce fut alors. Elisabeth ne mangea que des mets préparés par lui. Il se chargea surtout de sa cave. Vins de Parme et de Florence, saucissons et fromages de Gênes et du parmesan pour l'ordinaire, mille délicatesses en toute occasion, huîtres, groseilles, truffes, venaient d'outre-mer, aux frais des Farnèse, aux frais parfois et à la demande de leur agent soucieux de ces envois autant que d'un service politique. Et comme il fallait des distractions à cette grande enfant, Alberoni se chargeait des comédiens. Et l'on sait le mal que peut avoir un imprésario. Pour chanter, les Trufaldins le faisaient chanter, refusaient le voyage par mer, s'arrêtaient au moindre tournant de route3. Ordonnateur de la maison de la Reine, de sa table et de ses plaisirs, un mois après son arrivée en Espagne, l'abbé était devenu un personnage indispensable au ménage royal.
1. Lettres cT Alberoni des 31 décembre 1714, 3 janvier 1715, etc. ; ou celles à la cour des 7 janvier et 4 mars (Arch. Nap., Farneaiana, 54).