LE TRIOMPHE DU SECRET DE HANOVRE
Georges P"" revenait très satisfait de son voyage dans ses États d'Allemagne. L'accession des Hollandais à la Triple Alliance, qui ne lui avait rien coûté, dissimulait aux yeux des Anglais les résultats de sa politique personnelle. La Triple Alliance, qui l'assurait de la couronne d'Angleterre, lui promettait et lui permettait des conquêtes en Allemagne*. Les clauses relatives aux Jacobites et à Mardick étaient à ses nouveaux sujets comme un don de joyeux avènement : enfin, isolé pendant la première année de son règne de la nation dont il ignorait encore la langue, il y avait trouvé un appui solide dans toute une fraction du parti whig, importante et autorisée. Le traité de Hanovre avait fortifié sa position au delà de la mer du Nord : il lui en préparait une autre, fort belle aussi, sur les rives allemandes de cette mer.
Son conseiller et confident Stanhope triomphait avec lui et recevait le prix de ses services. Townshend, le principal ministre d'Angleterre recevait, le If) décembre 1716, de Hanovre l'ordre de se démettre de sa charge de secétaire d'Etat qui fut donnée à Methuen. Le Roi ne lui pardonnait ni l'opposition tenace et détournée qu'il avait faite au traité de Hanovre, ni surtout le projet qu'il parut avoir formé alors avec certains whigs et ses collègues de constituer à son fils le prince de Galles, plus sympathique et plus libéral une sorte de vice-royauté en Angleterre qui les délivrerait du Roi invité à demeurer dans son électoral de Hanovre-.
Pour ménager la transition, Georges P'' lui offrit cependant un dédommagement, la vice- royauté d'Irlande^. Townshend d'abord refusa*, le 22 décembre 1716, puis accepta sur les conseils de ses amis de Hollande et d'Angleterre. Mais ce n'était qu'un replâtrage"'.
1. Dubois au Régent, 13 novembre 1716 (A. ÉTR., Hollande, t. 311, f» 148).
2. Mahon, Hist. of England, I, p. 256-257, dégage l'honneur de Townshend de ces cabales, mais pense qu'il y eut imprudence de sa part.
3. Lettres de Stanhope à Townshend et R. Walpole, 15 décembre 1716, de Hanovre (Coxe, Memoh-s of Walpole. H, p. 139-140).
4. Townshend à Stanhope, 22 décembre 1716 (Coxe. Memolrs of Walpole, II, p. 141-142); au Roi (Coxe, ibid., II. p. 142).
5. Stanhope à 'R. Walpole, l-' janvier 1717 (Coxe, Memoirs, II, p. 1531; Id.. à Methuen, 13 janvier 1717 iCoxe, II, p. 155); Slingelandt à Townshend, 5 janvier 1717 (Coxe, II, p. 157) ; D. de Wassenaer à Townshend, 19 janvier 1717 (Coxe, II, p. 165).
Les deux \\'alpole. Methuen avaient pris énergiquement la défense de Townshend. « La division des whigs est si grande qu"il n y a ])liis qu'une rébellion capable de les réunir. » L'ouverture (lu Parlement fut le >ianal de la rupture officielle des deux partis. Sianhope s'était assuré, outre l'appui du Roi, des amis influents dans le Cabinet et les Chambres; et surtout lord Sunderland. le gendre de Marlborough ^ Digne successeur de son beau-père. Sunderland changeait de parti avec une facilité merveilleuse. Eloquent d'ailleurs, et très calculateur avec beaucoup de dignité, il était capable de donner au parti qu'il voyait s'élever un fort coup d'épaule. Après avoir d'abord désapprouvé la politique hanovrienne. aulanl (jue Townshend dont il était le collègue au Sceau Privé, il s'était mis en route pour Hanovre à la fin de juillet 1716. Le pèlerinage l'avait converti : et depuis le mois de novembre il avait écrit, sur le ton qui lui l'tait familier. de<. lettres dures au premier ministre, pour lui faire ]>ar[ du mécontentement du Roi : au mois de décembre il avait publié contre lui une lettre plus vive encore, l'accusant d'avoir pris des engagements avec le prince de Galles contre son père-. Il entraînait avec lui lord Cadogan, un des champions de la guerre, un général. Mais surltmt il >e liait avec le chef du ministère hanovrien, avec Rernstorff qui avait juré et décidé la perte de Townshend. Ainsi s'était formé à Hanovre entre le Cabinet hanovrien et ces deux membres du Cabinet anglais. « soidisant et selon eux jiour empêcher le torrent de l'inlérét allemand -^ ". un Iriunnii'at xjutenu })ar le Roi et la Chambre Haute, capable de s'opposer au triumvirat de Townshend et des \\'alpole, qui escomptaient l'opposition des Communes.
Le traité, qui avait ouvert la crise, la conclut aux déjiens des
]. Walpole lavait averti de cette opposition. 23 décembre 171t> coxo. Met/ioir.s, II. p. 1J3-144' et Thomas Bureton aussi, décembre 171G (Coxe, II. p. 1-19-150.
■2. Mahon. //(■.<;/. of Eny.. 11. 249-":51 : le comte de Bâillon. Waljjoie. p. 11. La lettre a été publiée par Coxe, Memnirs. II. p. I26-r.?8i.
3. Dubois nous a laissé le récit de ces intrigues quil mena de La Haye : lettre du 13 novembre 1716. à d Iluxelles (A. KTH. Hollande, t. 34, f- 148 . Le principal agent fut Robethon qui servait à la fois Sunderland et BernstorlT. Un autre Hanovrien. Clingrafl. acquis par Dubois, gaena M"" de Kilmanseck et Cadf)gan <pii sappuyait sur (file dame : Sunderland fut lamené. Ce fut cette intrigue qui renversa Townshend.
STAMIUPI-: PKEMIKU MINlSTHK 173
ininislres à Londres V Les whigs du purli \\;ilj)ole sunirent aux torys miîcontculs pour rejelor les propositions du gouvernement. Le 9 avril 1717. autorisé par le P»oi, Stanlioj)e demanda à Townsliend sa d(Mnissioii de vice-roi d'Irlande : R. VValpole résigna irnniédiateinenl sa charge de tnisorier de rÉcliiquier; Melliucn et Pulteney les suivirent dans leur disgrâce. Ce fut un remaniement général qui porta Stanhope au premier rang comme lord de la Trésorerie, et Sunderland à la place de Stanhope-. Premier ministre en fait, Stanhope fut élevé à la fin de la session à la pairie avec le titre de vicomte. Chef incontesté du parti de la paix, il recueillait les bénéfices de la victoire que ce parti avait remportée à La Haye par la Trij)le Alliance.
En France, comme Stanhope à Hanovre, le duc d'Orléans avait lié ses intérêts également au progrès apparent de la paix générale, Rien ne masquait mieux ses véritables desseins, que cette alliance avec la Hollande. C'était une promesse de sécurité et de repos, un avantage essentiel procuré à un pays qui en avait grand besoin''. En réalité, c'était la succession de France formellement garantie par les deux puissances qui avaient pris depuis seize ans la résolution d'écarter de France les Bourbons d'Espagne. Sainl-Simon en a l'ait l'aveu formel et précieux. «Il se mettait en assurance que l'Angleterre ne fomenterait point les cabales et les desseins qui se pourraient former contre lui dans tous les temps. '* » Contre les partisans de la légitimité royale, le Régent passait un contrat avec les partisans du
1. C'était bien le traité qui précipita cette crise ministérielle. Methueii an lendemain de la signature le blâmait vivement (Methuen à Slair, 2.5 novembre I71G, Slair's Papers, Wiesener, I, p. 426).
2. Robethon à Dubois, 26 avril 1717 (A. ÉTR., Ang., t.300, f» 74) : « Le Gouvernement n'a plus que quatre voix de majorité » (Coxe, Memoirs of Walpole, I, p. 107).
3. Le plan du nouveau ministre était combiné depuis longtemps. Stanhope à R. Walpole. 5 décembre 1716 (Coxe, Memoirs, II, p. 140 .
4. C'est ainsi que le jugent les apologistes du Régent. Michelet, la liér/ence, p. 53. Baudrillart, II, p. 265: Wiesener, p. ;464. Ils oublient trop (|ue la Triple Alliance de La Haye ne rappelait des traités d'Utrecht que les articles relatifs à la succession de France et d'Angleterre. Elle ne réglait aucun des points demeurés en litige, tels que les afTaires d'Italie, de TAllemagne et du Nord. Pour liquider la question Italienne, il fallut une guerre onéreuse à la France et d'autres sacrifices plus lourds encore pour faire la paix du Nord. — Il n'y a là qu'une illusion historique, habilement enti'etenue par les auteurs du traité et les politiques de la Régence.
droit des peuples, avec les pays républicains. Il se faisait des amis en Angleterre ; « il était adoré en Hollande » et, dans le cas même « où la succession ne s'ouvrirait pas. par la mort de Louis XV, devenu le dépositaire de la conliance des étrangers, disposant des principales cours de l'Europe, il se voyait déjà le conseiller nécessaire du Roi, à sa majorité, ministre tout-puissant, sinon héritier de sa puissance ^ » Un si bel avenir était payé de quelques sacrifices : mais qu'importait la marine du Nord et la concurrence des marchands hollandais « baç/aielles, vraiment, auprès de semblables avantages - ? »
L'alliance de La Haye, ce fut enfin le triomphe définitif, complet de la diplomatie secrète. Aux mains d'un homme qui n'avait guère de caractère, la diplomatie officielle s'avouait vaincue, capitulait : capitulation moins honorable certes pour le maréchal que celle de Mayence (1689) qui lui avait autrefois attiré les railleries des Parisiens. Cette première défaite eut aussi plus de conséquences. Elle enhardit l'auteur du Secret du Régent. Elle lui ouvrit des perspectives incalculables. Il s'était trouvé à La Haye bien placé pour connaître les minisires et la politique des principales puissances. Il apportait au Régent « le moyen de faire plus d'efTet en remuant son pefit doigt que tout son Conseil ne ferait avec cent bœufs ^ ». Il i)Ouvait le mettre en relation directement, en dehors de la politique officielle, avec les Princes et les ministres de l'Europe, <( et, si le ministère consentait à satisfaire sa curiosité légitime, lui permettait de suivre ces chemins variés, faire à son maître, en cachette, beaucoup de bien en surérogation'^ ». D'Huxelles avait en vain tenté de barrer les chemins que l'habileté de Dubois avait ouverts et explorés: « Il le traitait en espion encore plutôt (pi'en di})lomale. » Mais Dubois méprisait ses dédains ayant bien l'inlention, dès son retour à Paris, de dire son senlimcnl au duc d'Orléans, et de piquer son ambition : « Le traité de La Haye ne se serait jamais fait par le train ordinaire. 11 n'avait pas eu besoin (Vètre sorcier
l. Saint-Simon, Mémoires, XIII. p. '.^7'.'.
'2. Dubois à Noc»', '21 novcnihiv 171C. ,A. KII{., Aiig., l. :500, f» 2G0).
3. A. Dubois à Noce, '21 noveuibic 1710 \. KTIl., \nii.: I. :!(l(l. 1" '200.;