‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 112 sur 246 · Jobez, La France sous Louis XV, II, p · texte numérisé non relu

Jobez, La France sous Louis XV, II, p

2. Bonneval à Stanhope, 10 février 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, f" 17),

et les actes. De tout ce monde, Dubois était le seul homme capable d'unité de vues, d'activité, de décision et d'entrain. Il avait en outre le très grand avantage d'être le seul de son parti, et de ne tenir par rien à ceux qui se disputaient au Conseil les faveurs et le pouvoir. 11 venait d'accomplir, pour donner la France à son élève, comme un mouvement tournant à travers l'Europe ; c'était par le dehors qu'il entendait le rendre maître du dedans. Les alliés qui devaient l'y aider, c'étaient les nouveaux ou les anciens amis de l'abbé, à Londres et à La Haye, tous ceux qu'il avait depuis un an conquis ou repris à ses idées. On pense bien qu'il se garda de les négliger après son retour en France.

Le plus ancien et le plus solide en Angleterre, c'était Stanhope « son héros ». Stanhope ressentait, à voir la faveur de Dubois, comme un amojjr-propre d'auteur, et s'en félicitait comme d'un gage de succès pour leurs vues communes*. Dubois le remerciait comme son bienfaiteur « de la grâce que lui avait faite le Régent, à la considération de l'Alliance ». — « 11 allait donc soigner leur grand projet-. » Auprès des ministres allemands Bothmar et Bernstorff, Dubois avait ses confidents dont il entretenait le zèle, Robethon qu'il avait connu à Hanovre, d'une famille de réfugiés français, secrétaire du ministre hanovrien. Ce protestant avait été long à se rendre : raison de plus pour ne point le laisser échapper, pour procurer à son frère, à une de ses parentes venue en France, à toute sa famille, les grâces du Régent. En revanche l'abbé désormais obtenait de lui à chaque instant des informations sur la conduite des minisires snspecls, de ses propres ennemis à Paris, et le chargeait de ses communications aux ministres affidés d'Angleterre^. Dubois avait un art merveilleux, pour employer ces amitiés modestes et précieuses.

En Hollande, depuis son second voyage, il n'était plus l'crudit qui se cachait dans une taverne obscure. 11 avait fréquenté à La Haye la grande société, l'amiral de Hollande, Wassenaer, le

1. Sl.-inliopf à Dubois, 5 nvril 1717 (A. KTR., Ang., t. 'M), 1" lO;.

2. Dubois à Stanliopo, 16 avril 1717 (A. li:TR.,Ang., t. 300, f 23).

3. Robetlion à Dubois, V? avril 1717 (A. 1':TR., Ang., 1.300, P 4S; : 20 mai 1717 [Ibid. f» 244) :Dubois ù Rolu-llion. 9 Juiu 1717 (A. ÉTR., Aug., IbuL, f" 203); 17 juillet 1717 (A. ÉTR., Ang., 1» 320).

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baron Diiywenwordcn. Il était bien accueilli dans le salon de la comtesse de Nassau, où passaient le monde noble et les ambassadeurs étrangers, le marquis de Beretti Landi, créature d'Alberoni, devenu, sans qu'on sût pourquoi, l'ami de Dubois. L'abbé avait laissé partout de bons souvenirs de politesse et d'esprit : « On souhaitait le revoir : toutes les dames de La Haye en seraient enchantées. Le monde noble fait de vous souvent de douces et respectueuses commémorations *. » Beretti Landi lui envoyait le détail des fêtes qu'il donnait. La comtesse de Nassau le priait d'intercéder en France pour le premier acteur de son opéra, exilé de Paris après une fâcheuse affaire.

Dubois ne demeurait pas en reste de compliments avec Beretti « qui a gagné toutes les nations par les dames ». Il servait la comtesse de Nassau et s'en allait solliciter en faveur de son héros, auprès du lieutenant criminel -. Les soins de son grand projet ne l'empêchaient pas de payer cette menue monnaie d obligeances qui pouvait servir au succès définitif. Il ne négligeait pas pour cela les renseignements importants : il les trouvait dans un commerce fréquent de lettres avec Duywenworden, le l'ulur successeur d'Heinsius, l'homme qui lui répondait de la Triple Alliance de La Haye. Personne ne lui était plus dévoué, jusqu'à le féliciter, quoique protestant, « du cardinalat prochain et de la papauté certaine ».

Personne n'était plus attentif à le renseigner sur la conduite des Anglais, des Allemands et môme « sur l'altitude de Chàteauneut et de ses galopins ». L'abbé se gardait bien de montrer ses lettres, lui en demandait de secrètes, et Duywenworden ne les communiquait qu'aux personnes sûres ^. L'érudit Basnage, depuis qu'il avait contribué à la Triple Alliance, se transformait en agent diplomatique. Dubois lui avait laissé un chiffre. Il lui avait fait rendre ses biens ^ et usait de lui ainsi que

1. Bei-elli Landi à Dubois, 4 mai 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, f» 95).

2. Dubois à la comtesse de Nassau, 23 août 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, f 53).

3. Duywenworden à Dubois, 20 avril 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, P 64;; id., 21 mai 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 16, f 237): Dubois à Duj-vvenworden, 13 mai 1717, (A. ÉTR,, Ang., t. 300, f» %).

4. 21 décembre 1715. à M. de la \'rillière : « ordre de procéder à la main levée des biens confis(}ués à Basnage sur lavis de M. le duc dOrléans(.\. ÉTR.,Hon.' t. 294; Arcb. Nat., TTi, 145).

de son gendre, La Sarraz pour se renseigner el pour agir sur les décisions des Hollandaise

C'était ainsi toute une armée diplomatique d'auxiliaires que Dubois avait formée, qu'il entretenait de Paris pour l'exécution de ses projets, dans les deux pays oii il avait fait ses premières campagnes, où il avait jet^ les assises de son plan. Concerté avec les Hollandais et Stanhope, le grand projet, suivant les termes mêmes de sa correspondance, embrassait toute l'Europe. Quoique simple membre du Conseil des Affaires Etrangères, Dubois, appuyé sur les signataires de la Triple Alliance, chargé des intérêts de son maître, commençait à négocier en effet partout secrètement, comme un premier ministre.

Son œuvre, c'était un projet général pour la tranquillité de l'Europe : belle perspective qui ferait honneur aux négociateurs, assurerait d'un côté aux Anglais le maintien de leurs conquêtes et de la dynastie protestante, de l'autre aux Français le bénéfice de la paix. L'objet en apparence était bien délini : il fallait mettre un terme aux contestations toujours pendantes entre la cour de Vienne et celle de Madrid, aux guerres provoquées dans le Nord par la résistance de Charles XH, et l'avidité de ses ennemis. En réalité, le renouvellement de la paix d'Utrecht, la confirmation de la paix en général, devaient être l'occasion et le moyen de faire reconnaître par toutes les puissances de l'Europe, les droits du Régent au trône de France-.

L'empereur Charles Vï toujours entêté de ses droits, et pousse

1. Dubois M lîasnage, 23 avi'il 1717 (A. KTR., Ang., l. 300, C 13); Dul)ois à Basnase, 30 avril 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, f" G9) ; Dubois à Basnagc, 18 juin 1717 (A. f:TR., Ang., t. 300, f» 285) ; Dubois à Bafsnage, 19 juillet 1717 (A. KTR., Ang, t. 300, P 351); Dubois à Basnage, 8 août 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, 1» 379); Dubois à La Sarraz, 30 avril 1717 (A. KTR., Ang., t. 300, f 70); — sur P.asnage cl sur la Sarraz, consuller llaag, /« France Protestante.

2. Ménioiro joint à la Icllro de Dubois à Slanhope, 7 novembre 171G (A. KTR., Ang., t. 301, F 83) : " Le plus grand fruil que l'on peut tirer de l'Alliance, ce serait de travailler incessaaiment à procurer une pai.\ fixe entre l'Empereur et le roi d'Espagne. Mémoire de mai 1717 (L 300, P 107). Les vues de Dubois se précisent : « L'objet que l'on se propose, pour assurer plus solidement les dispositions du traité d'Utrecht par rapport à l'ordre de la succession à la couronne et pour alTermir la tranquillité de l'Kurope, est de profiler des offices du roi d'Angloteric pour engager rKmpereur et le roi d'Espagne ;\ convenir de leurs intériMs particuliers pai' un Ir.titéde i»aix. » Et il ajoute : " La l'rance n'actjinert rien en celte occasion. >i

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par SCS minisires espagnols s'obslinait à refuser à son rival Philippe V, le titre de roi d'Espagne, à lui sacrifier ses droits <. Il consentait seulement à ne pas l'inquiéter, en réservant l'avenir. Il réclamait en Italie de nouveaux agrandissements, la Sicile, la souveraineté de Parme et de la Toscane et pour le duc de Savoie, la cession du Montferrat ou d'une partie du Milanais^ (16 juin 1717). Il réclamait même, peut-être en faveur des Espagnols réfugiés près de lui, un démembrement de l'Empire colonial des Espagnols, les royautés du Pérou et de Mexico 3. Ces prétentions étant aussi contraires que possible à la paix : Charles VI ne voulait pas reconnaître à Philippe V le droit de gouverner l'Espagne et pourtant exigeait de lui qu'il la démembrât.

Philippe V, loin d'accepter l'idée de nouveaux démembrements, ne pouvait se résigner à ceux que l'Espagne avait dû subir. L'intégrité de la monarchie espagnole avait été, à l'origine, le fondement de sa fortune, et pendant la guerre de la Succession, la cause de sa popularité. Les ministres qui l'entouraient, par patriotisme et par intérêt, regrettaient la diminution du patrimoine espagnol en Italie. Personne n'appelait plus son attention sur l'Italie que les Parmesans qui l'approchaient. Sa femme Elisabeth Farnèse, toute-puissante sur lui parce qu'elle était à d'autres points de vue son esclave, avait eu dès le début une politique franchement italienne. Alberoni n'avait cessé de l'y encourager.

C'était la condition de sa fortune qui depuis 1716 allait grandissant, depuis le jour où ils 'était trouvé intermédiaire habile et nécessaire des Bourbons d'Espagne et des princes italiens, des Farnèse en particulier. Il réorganisait le plus vite possible les forces de la monarchie ; il préparait au service des Farnèse

L Mémoire joint à In lettre de Dubois à Stanhope, 7 novembre 1716 (A. ETR., Ang., t. 301 f 84). <■ Le plus grand entestement de l'Empereur est de conserver ses droits sur l'Espagne. Il se laisserait assiéger dans Vienne plutôt que de les céder.»

2. Weber, DieQuadrupeL Allianz, p. 32.— « La cour de Vienne est accoutumée à porter ses prétentions au delà des justes bornes. » Mémoire de mai 1717 (A. ETR., Ang., t. 300, f« 107). <■ La cour de 'Vienne veut établir sa domination en Italie et même en Espagne. » Mémoire pour le Régent (A. ÉTR., Ang., t. 300, f" 323).

3. Conférence de Vienne, 12 janvier 1717, Weber, Die Quadrupel Ailianz, p. 33. — Saint-Saphorin à Robethon, 24 mars 1717 (Arch. Han. Weber. p. 33-35j.

une marine capable d'appuyer un jour dans la Méditerranée leurs projets et les ambitions de la Reine*, leur nièce.

Ce n'étaitpasle moindre obstacle à la paixduSudetderEiirope que ces prétentions traditionnelles de la monarchie d'Espagne, ces vues, ces efforts d'Alberoni, ces ambitions d'Elisabeth Farnèse éveillées et soutenues par lui. La fortune d'Alberoni ressemblait fort à celle de Dubois : comme lui, parli de très bas, secrétaire de prince, il avait été peu à peu porté au premier rang par le service de la maison de Parme et par la faveur d'Elisabeth Farnèse. Maistandis que l'intérêt du Régent exigeait la confirmation des traités d'Utrecht, et par Là, imposait à son ministre une politique nettement pacifique, les intérêts des Farnèse, d'Elisabeth et des Bourbons d'Espagne ne pouvaient être satisfaits par les traités qui avaient établi la neutralité de l'Italie : Alberoni préparait la guerre pour les servir-.

Ainsi tandis que Dubois, pour avoir la paix, négligeait l'intérieur du royaume et cherchait au dehors l'appui des puissances européennes, Alberoni ne donnait ses soins qu'à l'Espagne, refaisait ses forces, son armement, son matériel de guerre. Jamais deux hommes n'ont eu entre eux plus d'analogie, de caractère et de fortune : jamais les circonstances et la différence des conditions n'ont formé deux politiques aussi contraires.

1. Torcy, Mémoires itiédits, I, 720 : « Ouoi(|U(^ le duc de Pnriiic naiiiiAI ni n'estimâl Alberoni, il s'inléi-es!>ail au niainli<'n de 1 .-uilorilé d'un iiouinn' qui était son sujet et son ministre en Espagne. Il avait par lui une part indii-ede au gouvernement de cette monarchie. Son grand objet élail de lengagei-à des tenlalives pour recouvrer quelque partie de ce qu'elle avait perdu en Italie, dont le lemps lui paiviissail favorable par Toccupalion de l'Empereur en Hongrie et la haine des princes d'Italie. » Saint-Simon (édil. Chéruel, Xlll. p. 1 (')(■> .

2. Alberoni au duc de Parme, 29 juillet 1710, Pardo : « .le ne crois jkis (pi'il faille provoquer des haines et des querelles, mais je crois (|u'il serait convenable de se mettre en élat sansbruil.en douceur et avec prudencede pouvoii-agii-, (juand la nécessité el l'occasldu le demanderont, d'abandonnei' /ow/es /es vues loinlaines (succession au Irùne de 1 lancej et par ce sacrifice intéresser et lier les puissances « soutenir les raisons et les droils de l'Italie ». (Aucii. Nap., Farnesiana, fasc. 58.) — Alberoni au duc de Parme, 14 décembre 1716, « Sa Majesté est aussi calme en présence des ligues ((ui vont se formant. Il croit qu'elles signifient aussi peu pour le i)réscnt (pie pour l'avenir. Le Roi calholicpie fait des galanteries comme une jolie femme. Il piomcl à cliacun. bien décidé à ne rien accorder à personne. Son système ol li- iiiriilciir; cette conduite est nécessaire pour tendre au mieu.\ ou du nutins poui' le conserver. Et pendant ce temps, j'organiserai l'administration, la marine et le couunerce des Indes : » in cui consiste il lulto ». /i., ib., fasc. 58. (Voir surtout notre tome II, Le Secret des Farnèse).

Dubois ne s'y trompait pas : il avait confie à Stanhope son désir de réconcilier l'Empereur et l'Espagne, et dès le mois d'avril 1717, il lui faisait remarquer que les plus grandes difficultés viendraient de l'Espagne et d'Alberoni^

Dans le Nord, ce n'était pas la guerre qu'il fallait éviter, c'était une guerre générale qu'il fallait achever. Après seize ans de combats perpétuels, Charles XII n'en était pas encore las. A peine sorti de Stralsund, il portait la guerre en Norvège (1716) : « Tout se soumettait en Suède à des rigueurs que lui-même endurait le premier-. » Servi par un diplomate entreprenant, le baron de Gœrtz, il espérait encore profiter des jalousies de ses ennemis pour dissoudre la coalition et obtenir des conditions moins onéreuses. Peut-être pouvait-il, n'ayant plus rien à perdre, à ce jeu regagner encore '^ Les ennemis de la Suède étaient divisés en deux groupes principaux : Le Hanovre uni au Danemark pour obtenir avec le concours de l'Angleterre les ports de la Baltique; la Prusse, la Russie et la Pologne qui s'entendaient pour se partager toutes les anciennes provinces de la Suède*. La question du Mecklembourg avait peu à peu fait de ces deux groupes d'abord unis deux partis hostiles. Le Hanovre et le Danemark craignaient le voisinage des Russes, la Prusse, au contraire, s'entendait avec le Tsar^.

En réalité, deux grandes puissances nouvelles dont les intérêts s'opposaient, dominaient ces deux groupes et dirigeaient cette double coalition. Le Danemark était ruiné, le Hanovre ne soutenait ses prétentions que par le concours des Anglais. La Pologne, ravagée par la peste et les armées russes, était dans

1. Dubois à Stanhope, 28 avril 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, f» 61-62).

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