Tome I
sauvegarderait les intérêts de l'ElecteLir de Hanovre, dans le Sud ceux du Régent.
Pour régler l'accommodement de l'Espagne et de l'Empereur, Stanliope et Dubois, à Hanovre puis à La Haye, avaient eu bien des fois l'occasion de discuter et d'établir leur plan. Depuis le 29 septembre 1716, Stanliope pensait offrir à Elisabeth Farnèse quelques avantages en Italie pour qu'elle obtînt de Philippe V l'abandon de la France au Régent, et de l'Italie à l'Empereur : « J'ai un plan qui pourrait bien leur convenir ^ » Dubois avait du premier coup accepté cette idée : « il faudrait que le roi d'Espagne renonçât à ses droits sur les Etats d'Italie et, pour le dédommager de cette renonciation, on assurerait à un des fds du roi d'Espagne pour apanage les Etats du duc de Parme'^ ». L'abbé avait même proposé un autre dédommagement, la Sardaigne, mais Stanhope avait refusé.
Ce furent donc ces offres d'abord que Stanhope fit à Beretti en revenant de Hanovre à La Haye, avec toutes sortes d'assurances amicales : « que l'Angleterre forcerait l'Empereur à convenir de ce qui serait juste, ensuite à tenir les conventions faites ; que la succession de Parme et de Plaisance serait assurée à la reine d'Espagne et à don Carlos à l'infini, que l'Angleterre empêcherait la Maison d'Autriche de s'emparer de la Toscane"^)). Le ministre anglais ne ménagea rien pour assurer Philippe V de ses bonnes intentions. De retour à Londres, il s'ouvrit de la même manière à Monteleone ({ui y résidait pourlEspiignc. 1! lui fit croire que l'accession de son maître à la Triple Alliance détournerait l'Angleterre de la PVance. Il fit tout pour séduire les ministres espagnols à l'étranger, et leur persuader que l'Angleterre n'avait en vue que le bien et les intérêts de la famille espagnole *.
1. Sljinliopc à 'l'owiislierid, 'J9 scpIcinlHC 17111 (lo.vc, Mei/niira u/' \Va/j>o/(\ II, p. 8C)<. L'idéo on ;i\;iii i'-té fournie à Stanhope par son ambassadeur à Madrid, Dodington, à la .siiilc dune conversation avec Alheroni. '.) février 171G. (Coxe, Jlist. des Bourbons d'Espctf/ne, ti'ad. fr., II, p. 271.)
2. Mémoire joint à la lettre de Dubois a Stanliope, 7 n(»vend)i'e 171() (A. ÉTR., Ang., t. 300, 1" 85) ; plan de Stanliope loui-luml les alTaires d'ilalie, réservé pour S. A. R. toute seule (A. ÉTR., Hollande, t. 311, f» 263;.
3. Torcy, Mémoires uiédUs,U,Pdà M: Saint-Simon (édit. Cliéiiicl, \1 1, p. 299-300).
4. Torcy, II, f"" I8J-18G-187-18S; Saint-Simon, XIII, p. 333-331. — Ali)iMoiii au duc de Parme, 8 février 1717 (Arch. Naples, l"arncsiana, fasc. 59).
Ce que Stanhope se gardait bien de leur révéler, c'étaient les mesures qu'il avait formées avec Dubois pour satisfaire l'Empereur. La difficulté était de déterminer Charles VI à abandonner ses prétentions sur l'Espagne. Pour fléchir son obstination et l'amener à leur plan, les deux négociateurs s'étaient résolus, dès le mois de novembre, à lui offrir des avantages considérables en Italie, rien moins que la Sicile tout entière et la suzeraineté des États de Parme et de Toscane ^
De pareils avantages ne pouvaient être comparés à ceux qu'on offrait à l'Espagne : c'étaient des cessions importantes et immédiates, tandis que Philippe V n'avait que la promesse, pour ses fils en Italie, d'une succession lomtaine et médiocre en somme. Stanhope profita de son séjour à Hanovre pour s'expliquer avec les Impériaux : le représentant de l'Angleterre à Vienne était un diplomate suisse qui avait été successivement employé parla Prusse et l'Autriche contre la France, le général de Saint-Sapliorin^. Nul ne pouvait avoir plus d'autorité pour rapprocher l'Angleterre et l'Autriche : il avait servi la Grande Alliance pendant dix ans. Il décida Charles VI à envoyer son ambassadeur Penteni'idter à Hanovre dès le mois de décembre 1716^.
Dès cette époque, Charles VI fut averti de ce que les Anglais lui ménageaient, de ce que le Régent, par leurs conseils, lui laissait espérer en échange d'une Renonciation essentielle au trône d'Espagne. Et, le 5 janvier 1717, la conférence de Vienne avait en principe accepté ces conditions*. Elle considéra comme un avantage le fait d'avoir été informée et sollicitée avant que le roi d'Espagne eût été consulté. Elle comprit que l'accommodement proposé par la cour d'Angleterre aux deux puissances était plus favorable à l'une qu'à l'autre. C'étaient leurs anciens alliés de l'Empire que les Anglais voulaient ménager, après une
1 Pentenridter à la Cour de Vienne, 24 décembre 1716 (Wikn. Staatsarch dans Weber, Die Qiiadnipel Alllanz,p. 29-311.
2. Voir Emile Bourgeois, Neachdtel et la politique prussienne en Frandie- Comlé, pnssim. M. de Saint-Sapborin était Vaudois.
3. Saint-Saphorin à Kobethon, 10 octobre et 4 novembre 1716 (Ahch. Ha.n. Weber, p. 29).
4. Conférence du 16 janvier 1717 (Wie\ Staatsarch.) ; Sainl-Sapborin, 21 janvier 1717 '^Arch. Han.) ; Weber, p. 32-33. — Wiesener, te Régent, II, p. 40.
alliance récemment renouvelée avec eux en juin 1716 et clans le besoin où se trouvait toujours l'Électeur de Hanovre de ménager son chef hiérarchique. Ils espéraient, d'ailleurs, rejeter sur la France le tort fait à l'Espagne *. Ce qu'il y aurait d'honorable au contraire, dans une paix générale rétablie après tant de difficultés, servirait Stanhope et sa politique.
Dubois devinait ces calculs et sentait ces dangers ; il eût voulu dès le début que les Anglais proposassent au roi d'Espagne un avantage immédiat, la cession de la Sardaigne. Mais les Anglais n'osaient demander ce sacrifice à l'Empereur. Jusqu'au mois de mai 1717, le ministre du Régent insista pour les décider, sans succès. Puis il prodigua par son ministre Saint- Aignan, à Madrid, les assurances d'amitié et d'intérêt les plus fortes^. Il pressait même Stanhope de laisser à Madrid la France en dehors de toutes les négociations^. Enfin, dès le mois d'avril, il avait imaginé, pour rendre l'Empereur moins intraitable, de faire entrer « le génie flottant et variable » du roi de Prusse dans la Triple Alliance*. Il s'efforçait de rassurer l'Espagne, d'intimider et de fléchir l'arrogance et les prétentions de l'Empereur. Précautions insuffisantes à guérir le mal qui se déclarait: c'était à la source même de ce mal qu'il aurait fallu opérer. Il n'y avait pas à le dissimuler, c'était le plan lui-même, le grand projet qu'il eût fallu abandonner tout entier^. Pas plus que la Triple Alliance, ce souci de réconcilier le roi d'Espagne et l'Empereur ne venait au gouvernement du Régent d'un désir sincère de la paix. Louis XIV en 1715 avait formé un projet analogue, quand il mourut ; mais comme c'était vraiment la paix du continent qu'il voulait, il avait pris d'autres moyens. Il
1. (^es ralfiils soni foil bien exposi's dans un niénioire somnis alors an Rôi^cnt \)i\v la (li|)l()inali(' orficicllc- (A. ÉTR., Ang., I. 300, F .323;. Allu'ioni avait raison (le ►^0 plaindir à l'ainbassadcur do Georti^cs I" de la façon donl on liailail le roi d'E.spagno : Icllrc! do Dodinii^lon à Molinion Co\o, Histoire des lioinhuns d'Espar/jir, !I, p. 32?).
2. Le Régent à Sainl-Aiijnan, VI IV-v lier 1717 i'.aiidrillarl. riiifii>/ir V. H. p. 206). — Torcy, II, p. f" 759, Albororii à la cour de l'ariiio, !"■ t('\ ricr 1717 Aucii. Nai'LES, Farnesiana, fasc. 59).
3. Dubois à Slanhopo, 28 avril 1717 A. liTP... Arij'., I. 300. f» Gl-62).
4. Dubois à Stanhope, 10 avril 1717 A. LTR., Ang., I. 300. F 23).
5. Dubois à Stanhope, 23 mai 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, 1» 222).
s'était wardé de ])()rlor atl ointe, sous prétexte de mieux, au bien que la paix dUlrecht avait fait. Il en maintenait les clauses essentielles et particulièrement cette neutralité de l'Italie qui assurait l'équilibre au Sud, et la sécurité des frontières françaises : « sans porter aucun préjudice à la paix et la neutralité de l'Italie». Peu importail à ses yeux que Charles VI n'abandonnât jamais ses prétentions au royaume d'Espagne, ou que le roi d'Espagne eût une égale peine à se désister de ses droits sur l'Italie. « Cela n'empêchait pas la paix entre eux. Ce ne serait pas le premier exemple de princes qui auraient fait des traités en prenant chacun les mômes titres ^ »
Mais ce qui n'importait pas à Louis XIV préoccupé uniquement d'intérêts généraux, était précisément ce qui importa le plus au Régent. Si le roi d'Espagne ne renonçait pas à ses droits sur l'Italie, l'Empereur ne renoncerait pas à ses prétentions sur l'Espagne. Et d'autre part si Charles VI maintenait ses droits au trône d'Espagne, Philippe V ne renoncerait pas à ses droits à la succession de France, n'ayant pas môme en compensalion la sécurité de sa couronne espagnole. C'était un dilemme sans gravité pour la France, mais dangereux pour le Régent, pour son autorité présente, pour ses prétentions futures.
Comme à La Haye, comme à Hanovre et par une conséquence logique, nécessaire même, Dubois s'entendit avec Stanhope pour mettre au premier plan l'avantage du Régent, sacrifiant aux Renonciations la neutralité de l'Italie, qu'il était de notre intérêt de maintenir à tout prix. Alors, sous prétexte de satisfaire les appétits de l'Empereur et de Philippe V contenus dans une juste limite par la paix de Rastadt, Dubois les encouragea en donnant l'exemple dangereux de rompre luimême cette paix. Si nous insistons sur ce point, c'est qu'on prend à ce moment décisif en défaut la politique de Dubois, déterminée par le seul intérêt de son maître, parée du prétexte delà paix nécessaire au royaume. Lorsqu'il invoquait le traité d'Utrecht, pour confirmer les Renonciations, il pouvait faire illusion. Lorsqu'il déchirait le traité de Fiastadt pour obtenir les