Voir Introduction, chap. ii
Renonciations de rAulriche et de l'Espagne avantageuses au Régent seulement, lorsqu'il livrait l'Espagne à l'Angleterre et l'Italie à l'Empereur, pouvait-il invoquer les mêmes raisons? La vérité, c'est qu'il acceptait ces traités pour peu qu'ils servissent son maître et qu'il les modifiait, pour le servir autrement, au risque de les détruire, alors que dans leur ensemble, bien coordonnés et liés, ils étaient encore ce que Louis XIV avait trouvé de plus conforme aux véritables intérêts de la France.
Philippe V n'avait pas les mêmes raisons que le Régent d'accepter ce plan défavorable à la fois à la France et à l'Espagne. Les intérêts de sa Maison, de sa femme, de son fils n'étaient ni tellement ni si largement assurés par le projet, qu'il fût tenté de sacrifier la neutralité de l'Italie à l'Empereur. Ce fut la réponse qu'il fit en substance, le 12 avril 1717, aux propositions de l'Angleterre : « Le Roi ne les croyait pas suffisantes pour rétablir l'équilibre, alors môme que ces duchés seraient cédés par traité à un fils de la Reine ; car, tant que l'Empereur serait tout-puissant en Italie, il serait toujours le maître de tenir ou non sa })arole ; le Roi serait d'ailleurs forcé par cet arrangement de renoncer pour jamais à toutes ses justes prétentions en Italie, pour des droits dont il ne jouirait que trop tard, peut-être jamais. » — « On pourrait entrer en négociations, s'il était permis au Roi de mettre des garnisons dans les places qui en manquent aujourd'hui, jusqu'à l'exécution du traité. Mais ce qui peut arriver de pis, ce serait d'y voir rp^mpereur tout à fait le maître, et ses droits à lui complètement perdus*. » Les observations de Philippe V étaient justes et ses craintes légitimes.
Naturellement Alberoni devait prendre ses mesures en conséquence. Pour rompre les projets de l'Angleterre et de la France sur l'Italie, il cherchait alors à se rappi'ocber de la Hollande et ni(Mn(3 de ri'ùinpereur, })ar l'inlei'médiairc du Pape. Il (\sj)<M'ait au moins gagner ainsi du temps jiour incllrij IP^spagne en situation de prendre ce qui lui conviendrait en Italie. Il faisait travailler à Pamj)elune contre la France; il travaillai! aux ports de Cadix et
1. Dodini^lon m McIIiiuti, 1".' avril 1717 (ioxc, Umulions il'Espnone, II, p. 323 -, AlluMoiii liarisuiit nii duc do Paiiiie, lo \'i avril 1717, la inOine lôponsc (Ahch. N'aim.f.s, i'arni'siaiia, lasc. 59).
du Ferrol, et comptait le 15 mai pouvoir mettre en ligne quatrevingts vaisseaux. Il demandait à TAngleterre la permission de recruter un corps'^de trois mille Irlandais, destinés à remplacer dans le royaume les troupes qui pourraient en être sorties. S'il n'y avait plus h compter sur personne en Europe, il comptait sur les forces de l'Espagne, qu'il s'exagérait peut-être, pour éviter une paix honteuse et désavantageuse ^
Cette attitude de l'Espagne inquiéta Dubois : il sentait la contradiction oii la Triple Alliance exposait le Régent, d'avoir confirmé les traités d'Utrecht soi-disant pour assurer la paix, et de risquer la guerre au profit de l'Empereur, en ne confirmant pas la paix de Rastadt. « Il paraît d'une extrême importance que Ton ne puisse pas supposer, avant la conclusion d'un pareil traité, que l'on soit disposé à déroger en la moindre chose à ce qui a été stipulé à Utrecht. » Aveu formel, toujours môme insistance pour qu'on donnât à Philippe V ou à l'un de ses fils la Sardaigne, même souci enfin, pour rendre l'Empereur plus docile, d'admettre le roi de Prusse dans l'alliance -. Mais l'Angleterre s'obstinait : elle réservait la Sardaigne comme dédommagement à la Savoie qui perdrait la Sicile et ménageait dans le roi de Sicile un allié ancien et important'^; elle refusait de sacrifier l'alliance de l'Empereur au roi de Prusse : «Elle ne voulait faire aucune démarche qui pût lui déplaire, quoique convenable au bien et au repos public*. » Stanhope trouvait plus simple et plus logique, au lieu d'abandonner ses alliés anciens, d'abandonner Philippe V et son ministre : pour ne pas renoncer à ses alliances, il proposait à la France au moi de mai de sacrifier tout simplement les siennes, celles que Louis XIV avait formées et soutenues au prix de tant d'efforts.
Dubois dut voir ce jour-là la faute qu'il avait fait commettre
1. Voir notre tome II : Alberuni et le Secret des Farnèse et les Dépèches de Saint-Aignan, avril 1717 (A. ÉTR , Esp., t. 257).
2. Mémoire de Dubois, mai 1717 (A. ÉTR., Ang., t. .300. f« 107).
3. Saint-Saphorin à Robethon, 14 avril 1717 (Akcm. Han., Weber. Die (Jurulni/iel Alikinz, p. 35).
4. Stanhope à Dubois, 31 juillet 1717 : Inclusio unius et exclusio alteiius (A. ÉTR., Ang., t. 300-373) ; Saint-Saphorin à Robethon, 22 mai 1717 (.A.rch. IIan.; Weber, p. 37) ; Du\ wenworden à Dubois, 21 mai 1717 (A. KTR., Ang., t. 300, P 237); Robethon cà Dubois, 3 juin 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 300, F 2G1).
au Régent, en le liant pour ses intérêts à ceux de l'Angleterre. Par une pente insensible, il le voyait entraîné dans cette Grande Alliance de la dernière guerre formée de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Empire qui avait imposé tant d'humiliations à la France, que Louis XIV avait eu l'honneur de rompre enfin. Voilà qu'elle allait se reconstituer contre l'Espagne, contrôle petit-fils du grand Roi par la politique de son neveu, plus soucieux de son avenir que de celui du royaume. Dans un mémoire significatif de cette époque, d'IIuxelles protestait contre ces conséquences : « Le seul fruit que la France et S. A. R. elle-même remporteraient d'une pareille alliance, si elle n'était pas précédée ou du moins accompagnée d'un traité entre le roi d'Espagne et l'Empereur, serait le reproche d'avoir consenti à l'infraction des traités solennels qui ont rendu la paix à l'Europe, uniquement pour procurer les avantages d'un prince dont l'ambition ne peut être retenue par les liens les plus forts, d'avoir augmenté sa puissance, enfin de s'être assuré le juste ressentiment du roi d'Espagne et du roi de Sicile. Ce serait de tristes, mais cependant d'inévitables effets d'une démarche aussi inconsidérée'. »
Les Français du Conseil, avec d'Huxelles s'indignaient des ménagements de l'Angleterre; ils songeaient à chercher des alliés en Prusse, en liussie dans l'Empire, puisqu'il n'y avait pas moyen de détourner l'Angleterre et son Roi de leur partialité traditionnelle ou intéressée pour l'Empereur. Il ne fallait pas surtout que cette Triple Alliance préparée pour la paix, aboutît à une guerre : « Il est en tout temps des règles d'un bon gouvernement de prévoir et d'établir la tranquillité publique. Cette maxime est encore bien plus essentielle et bien plus importante dans une minorité, et lorsque l'Etat épuisé par de longues et ruineuses guerres a un aussi grand besoin de conserver sa tranquillité-. »
Il n'y avait plus de doutes, cette guerre, l'Anglelorrc la j)réparait par les espérances qu'elle rendait à l'Empereur en Italie. Autrement celui-ci se serait-il laissé aller à l'acte d'hostilité qu'il venait de commettre dans le Milanais contre le roi
1. Mriiioire do d'Huxelles, iii;ii 1717 A. KTH., \ng., t. 300, f 323).