LA QUESTION DE LA BALTIQUE : RUSSIE OU HANOVRE
Nord* ». C'était le prclude d'une évolution générale des alliances de la France dans le Nord : le Régent ne voulait plus aider Charles XU à poursuivre la guerre; il prétendait encore, par un nouveau système d'alliances, le contraindre à la paix-. Ordre fut donné à Chàteauneuf, le 5 janvier 1717, d'entrer en relations avec le Tsar et ses ministres pour examiner le moyen de régler avec eux la paix de la Baltique et la possibilité à la fois d'une alliance commerciale et même politique entre la Russie et la France.
C'était là une politique avisée qui ne manquait ni de grandeur, ni de prudence. Sans lâche désertion, elle eût assuré dans le Nord conformément aux révolutions qui s'y étaient produites, la paix d'abord, le crédit et l'autorité de la France. Elle lui eût conservé d'anciennes amitiés, et lui en eût procuré d'autres. Elle aurait garanti le passé et préparé l'avenir''.
Mais c'était la politique officielle, la politique française proprement dite. Le chef de la politique secrète, le représentant des intérêts du duc d'Orléans, Dubois considérait ces questions d'un autre point de vue, ayant à ménager d'abord la jalousie de l'Angleterre, des Etats généraux, et de l'Electeur de Hanovre. La ligue pour la paix que Chàteauneuf avait ainsi reçu l'ordre de former, ressemblait trop à celle que Gœrtz méditait pour continuer la guerre contre le Danemark, l'Angleterre et contre le Hanovre ^. Elle pouvait être suspecte aux Anglais et à Georges l" et leur devenir un prétexte à dénoncer la Triple Alliance : il y allait des intérêts du Régent, et de toute l'œuvre de Dubois. Dès
1. D'Hiixelles à M. de Chàteauneuf, 5 janvier 1717 (Ranibaud, ihiU., p. 139;.
2. Ihid., p. 143-144. D'Huxelles écrit en même temps à RoUemijourg notre ambassadeur à Rerlin, ie 15 janvier 1717: « Je suis en disposition d'entrer dans les mesures que le roi de Prusse jugera à propos de prendre pour sa sûreté personnelle et le maintien de la paix ; Je lui assurend Stettin et ses dépendances. » Le Régent à Rollembourg, môme date : « On fera connaître à Gœrtz qu'il se flatterait vainement de détacher le Tsar seul de la ligue du Nord. Il doit travailler à sépdret' ce Prince et ses Alliés du nombre des ennemis de la Suéde. » (A. ÉTR., Prusse, t. 56, f» 14 et 15.)
3. C'était dans une cerlaine mesure la politiciue de Louis XIV, qu()i([ue le grand Roi eût songé à faire moins de concessions à la Russie (Intixxl., chap. u).
4. Cette lettre a été publiée par M. Filon : V Alliance anglaise au XVIII" siècl' (Acad. des Sciences morales, février-mars 1860, p. 20) et reproduite parM.Vandap Louis XV et Elisabeth de Russie, p. 28-29.
206 l.E LENDEMAIN DE LA TRIPLE ALLIANCE
qu'il sut par Chàteauneuf les projets du maréchal d'IIuxelles, l'abbé se hâta d'écrire le 12 janvier 1717 au Régent pour l'en détourner. Il le priait de peser mûrement les avantages qu'il se proposait avec le danger presque certain de perdre l'Angleterre et la Hollande, et par conséquent tout le fruit de la Triple Alliance : « Si, en établissant le Tsar, vous chassez les Hollandais et les Anglais de la mer Baltique, vous serez éternellement odieux à ces deux nations. Si la Triple Alliance peut vous suffire, examinez si le reste vous est nécessaire K »
A peine Dubois avait-il expédié confidentiellement cet avis au Régent, le ministre russe Kourakin se présentait à l'hôtel de M. de Chàteauneuf, et venait lui offrir l'alliance de son maître et de la Prusse ; en même temps le baron de Gœrtz portait aux Russes les offres de paix de Charles XII. La paix du Nord était faite comme l'avait souhaitée et tracée le maréchal d'IIuxelles : l'Angleterre et la Hollande eussent été obligées de reconnaître l'œuvre pacifique et l'aulorité de la France. Elles se seraient résignées avec le temps, et le temps aurait montré les avantages pour notre pays d'une pareille œuvre.
Mais, comme l'a bien montré M. Vandal, Dubois ne consultait que l'intérèf du momenl ; il travaillait au jour le jour, })arce que d'un jour à l'autre la succession du trône de France pouvait devenir vacante-. 11 ne se réglait que par les intérêts de son maître : « Le sixième sens qui est en moi pour ce qui vous regarde, lui écrivait-il, souffre en cette occasion. » Sa vigilance égalait sa dextérité: il avait paré depuis six mois plus d'un coup qui eût pu renverser son œuvre. Il para celui-ci encore : sa lettre secrète parvint au Régent, avant les propositions que Chàteauneuf envoyait de la part du Tsar et qui, en toute autre occasion, eussent été acceptées avec joie.
Quand elles arrivèrent à Paris, le Régent, parlant en maître, avait fait lléchir une fois de i>lus la diplomatie officielle de la France et obtenu de son clid" un (b'-saveu fonncl. Ce désaveu esl (exprimé dans une lettre du maréclial (riluxelles
L (:ii;ilc;niiiuiir ;'i (rilii.v.'Ucs cl au lloi, M janvier 1717 A. ÉTR , llull., l. 312. — \"an(lal auvroye cité, p. 24).