PREFACE XV
Ce qui d'ailleurs n'est point propre à faciliter le récit el rintelligcnce de cette époque, c'est la façon dont alors, dans la politique européenne autant que dans la française, les Secrets, les intrigues de souverains et de ministres naissent, se multiplient et s'entrecroisent. Le fait est si caractéristique des gouvernements de ce temps, à la fois de la Maison d'Orléans en France ou de celle de Hanovre en Angleterre et en Allemagne, des ambitions de la Maison Farnèse servies par la diplomatie secrète d'Alberoni, que je me suis décidé à le prendre pour centre et pour point d'attache de toutes mes études.
On a dit et précisé ce que les Secrets du Roi avaient, au xviii^ siècle, coûté à la France et à la monarchie en dernière analyse. Secrets du Régent, de Philippe V et des Farnèse, ambitions cachées de la Maison de Hanovre, intrigues européennes ou romaines d'abbés rivaux tels que Dubois et Alberoni, ont formé le milieu, l'atmosphère politique où s'est préparé et déterminé le règne de Louis XV. J'ai voulu, reprenant les études auxquelles l'Académie m'avait invité et encouragé, les répartir dans un même cadre qui fut celui des Débuts de la diplomatie secrète au wni" siècle. Dans ce cadre unique, par tableaux et volumes distincts, j'ai tâché de montrer l'action continue et cachée des Farnèse et d'Alberoni sur l'Espagne, de la famille d'Orléans et de l'abbé Dubois sur la Régence en France, de la dynastie de Hanovre en Angleterre et dans le Nord, chacune dans ses développements et son objet propres, mais toutes éclairées et expliquées l'une par l'autre. Les travaux très approfondis de M. Wiesener sur la politique de Georges F"", de ses ministres whigs et hanovriens me dispensaient, m'interdisaient même de déployer pour ce môme sujet un effort qui a été en partie complété depuis par l'histoire interrompue de W. Michaël sur l'Angleterre au xviii® siècle. Mais l'histoire des Secrets Farnèse restait à faire, malgré le livre d'Armstrong qui ne fit que l'entrevoir et l'ébaucher. Et je ne crois pas que l'entreprise de réhabilitation tentée par le Père Rliard, en 1900, en faveur du cardinal Dubois, biographie, j'allais . dire d'un hagiographe, put tenir lieu de l'examen que je me suis proposé de l'œuvre diplomatique surtout du duc d'Orléans et de son conseiller.
XYI PREFACE
Lorsque l'Académie des Sciences morales posait, en 1888, le problème qui détermina mes études sur la politique de l'abbé Dubois, du cardinal Alberoni et des Farnèse, sur celle des princes hanovriens rois d'Angleterre, elle avait assurément l'intention de provoquer une revision des jugements qui avaient été portés et adoptés sur cette époque et sur ces hommes, au moyen « de documents nouveaux, authentiques, conservés dans les archives de France et d'Angleterre ». A ce moment-là, ni les recherches entreprises pendant de longues années par M. Wiesener SiU Becord Office et dans les archives privées d'Angleterre, ni les fouilles heureuses pratiquées par le Père Baudrillart aux archives d'Alcala de Ilenarès ou de Simancris en Espagne, n'avaient apporté au public savant les éléments précieux et neufs d'information qui sont aujourd'hui à sa portée.
Jusqu'alors l'histoire avait surtout enregistré les arrêts portés par Saint-Simon contre les parvenus qui s'emparèrent alors de l'État et de l'Eglise, contre l'abbé Dubois, corrupteur et conseiller unique du duc d'Orléans, contre Alberoni, flatteur sans vergogne de Vendôme et ministre avide et avili des souverains espagnols. C'était en vain qu'au début du xix* siècle, Lemonley, admis à consulter le dépôt des Affaires Etrangères en vue d'une étude presque officielle, avait donné de la Régence une autre idée, déjà plus juste ; qu'il invita le public à se défier de Saint-Simon, qu'il appelait « le Procope de ce temps, occupé dans la solitude à distiller son liel ».
L'œuvre de Lemontey parut en un moment contraire au succès qu'elle méritait, le moment où l'Etat, détenteur du manuscrit de Saint-Simon, se décidait à le restituer à la famille^ où celle-ci en donnait la première édition authentique, sinon complète. Le chef-d'œuvre d'un écrivain de génie, cette histoire vivante et vécue de la Régence fit écarter les critiques d'un auteur de talent, qui prétendait refaire, après le grand seigneur et mieux que lui, le tableau de cette époque. Le public ciut naturellement plus vrai ce qu'il jugeait inimitable. Sa curiosité avait été piquée depuis un siècle j)ar l'attente de ces Mémoires. Satisfait au delà de ses espérances, de longtemps il ne permit plus qu'on prît d'autre guide ni d'autre juge que Saint-Simon. M. de Lescure publia, en 1863, les Mémoires de M. Marais; M. de Campardon, deux ans après, le Journal de Buvat, comme peu de temps auparavant, la Société de l'Histoire de France