ENTRE HANOVRE ET FARNÈSE, HÉSITATIONS DU RÉGENT
nvec l'Empereur ; il peut y en avoir d'infinis pour Elle dans les nouveaux engagements proposés, et il faudrait acheter tous ces dangers par une dépense sans bornes qui achèvei'oit d'épuiser le Royaume, et par une guerre en Italie, en Alsace, et en Flandres, dontlhomme le plus pénétrant ne pourroit prévoir les suites pour le Royaume et pour vous. Pour bien juger de ce qu'on luy a proposé nouvellement, qu'elle ait la bonté de comparer les trois partis qu'elle peut prendre, qui sont: 1° le projet nouvellement proposé, ou 2" un traité avec l'Empereur, ou 3° de ne prendre d'engagement avec personne et de ne se mesler de rien. Ou'Elle choisisse celuy où il y aura plus de sûreté et de solidité, et moins d'inconvénients, ce qu'il ne sera pas difficile de calculer. Ce qu'on désire par le système nouveau seroit à souhaiter sans doute pour la liberté de l'Italie, et pour établir un équilibre plus égal dans l'Europe, mais ce n'est pas vostre faute si le feu Roy a esté forcé de consentir aux establissements que l'Empereur a conservés en Italie, et ce seroit une gloire mal placée que de vouloir estre le libérateur de l'Italie aux dépens du repos et des forces du Royaume, et en luy suscitant un ennemi redoutable, au lieu que par le traité avec l'Empereur nous pouvons n'avoir personne ni contre le Royaume, « ni contre vous ». Le pas est si glissant qu'il n'y a qu'à prier Dieu qu'il inspire sa sagesse à V. A. R. et je la conjure de ne point prendre de résolution sur une affaire aussi importante, sans l'avoir examinée de tous sens avec une grande attention, et de ne consulter qu'elle-mesme ou, si elle en veut parler à quelqu'un, qu'elle n'écoute que ceux de ses serviteurs en qui elle a reconnu plus de droiture et d'attachement, et qui ne sont dans aucune intrigue. M. de Torcy est bon par son expérience dans les affaires, et parce qu'il n'est point meslé dans les manèges du Ministère. M. de Noce estfidellement attaché à V. A. R. et a très bon esprit, et mon correspondant est fort sensé, et je le tiens bien intentionné. A l'esgard de ce qui se pourra mesnager ici, quelque parti que V. A. R. prenne, je feray de mon mieux, mais je ne puis pas la Ilatter qu'elle conservera l'estime et la confiance du Roy et des Ministres d'Angleterre si ils croyent qu'elle les a employés pour amuser l'Empereur. »
C'était là en effet le principal danger : l'abbé le répétait à Nancré, son confident, en des termes plus pressants encore : (( Par trop de facilité pour ceux dont il connaît les travers et la mauvaise volonté, il perdra l'Angleterre et la Hollande, qu'il devait conserver à quelque prix que ce fût. Ne voit-il pas quil se forme une cabale, et contre qui, si ce n'est pas contre lui-même ? Ce qui est pitoyable et unique, c'est que ceux qui ont à travailler pour les intérêts de S. A. R., ayent plus à craindre de la France que de tout le reste de l'Europe ^ »
Telles étaient les réflexions amères que la situation inspirait à Dubois. Il se sentait perdu, lui et son œuvre : et de fait sa fortune, ébranlée auprès du Régent, et sa négociation ne furent soutenues que par l'Angleterre et par Stanhope -.
Malgré son dépit, le roi d'Angleterre avait intérêt à ne pas se séparer absolument de la France. Il ne pouvait se passer de la médiation de la France dans les affaires du Nord. — 11 n'était bruit que d'un expédient merveilleux, d'un grand projet de Gœrtz pour réunir le roi de Suède et le Tsar au moyen de concessions territoriales. Si ce plan aboutissait, Georges I"' perdait Rrême et Verden qu'il réclamait à la Suède par l'intermédiaire du Régent, intégralement. Bernstorff vint encore demander à Dubois de presser ces réclamations et l'avertit qu'une frégate attendrait à Lubeck les ordres de son maître -^ C'était toujours bien là le secret de l'attacbement du Hanovre, de son Electeur et, par suite, des Anglais pour la France.
Stanhope, de son côté, ne voulait pas engager l'Angleterre dans un double conllit au Nord et au Midi. Il craignait surtout l'impuissance du Régent : « Le Régent, écrivait Stair le 2 novembre, aurait bien besoin ici de M. l'abbé Dubois*. » Stanhope engagea son ami à retourner à Paris s'assurer du duc
1. Dubois ;i Xancié, l".^ noveiiihio 1717 (A. ÉTR., Ang., t. :5(>'.>, f" 254).
2. Seul de lous les luinislres étrangeis, Dubois était logé à la résidence loyale (rilainploncouil. Le Roi (lisait en plein conseil <iii'il n'avait jamais vu un ministre étranger se conduire si sagement. « Il ordonnait à Stanhope de lui inut montier « comme s'il était à lui ». « En touti; occasion, quand les ministres anglais avaient une heure de liberté, ils venaient la passer dans la cbandjre de Dubois. » Dubois à Nancré, 22 novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 302, f»' 301, 30G).
3. Dubois à dllu.xelles, 15 novembre 1717 [IhUL, t. 302, f»" 278, 281).
4. Stair à Stanhope, 2 novembre (dépêche citée p. 257, note 5).
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d'Orléans. Le 16 novembre, Tabbc écouta le conseil, se résolut à cette course, pria le Régent de la lui permettre, et de lui en garder le secret. 11 le suppliait de garder, jusqu'à son arrivée, Monti, l'envoyé d'Alberoni, à Paris, de ne rien conclure d'irréparable avec l'Espagne et les Farnèse ^
La situation était telle qu'on n'avait pas un jour à perdre : indécis et de plus en plus embarrassé, le Régent s'était résolu, après avoir informé Dubois de ses hésitations, à consulter les personnes influenles de son Conseil. Il ordonnait à Nancré et à Torcy de faire confidence au maréchal de Yilleroy des deux négociations secrètes. Yilleroy fit quelques objections : Torcy, « inimitable pour ces sortes de choses, lui ferma la bouche ». Mais on ne pouvait l'empêcher de parler, toujours, partout, et surtout à d'Huxelles-.
Le 10 novembre, au matin, le Régent avait assemblé une conférence composée du chancelier, de Villeroy, de Torcy et, l'aprèsmidi, de Saint-Simon, Noailles et Amelot. Torcy toujours dans le bon chemin, cl Nancré, qui s'entendait avec lui, exposèrent la négociation de Dubois, réfutèrent les objections des malicieux. Ils blâmèrent ces discussions faites pour ébranler, auxquelles prenaient part trop de gens, et de nature à compromettre des négociations qui valaient surtout par leur caractère secret^. Ils s'indignèrent « contre l'àmc qui faisait mouvoir tous ces personnages et leur distribuait les rôles, qui avait bien compris que plus il y aurait de gens consultés, plus il serait aisé de faire tomber la négociation'^ ». Ils disputaient le terrain pied à pied au maréchal d'Huxelles, Torcy avec beaucoup d'autorité, liant sa cause et ses ambitions à celles de Dubois, avec l'espoir de déterminer le Régent à lui rendre les Affaires Etrangères.
Le maréchal d'Huxelles tint bon, tant il se croyait sûr du succès ! Il pariait mille contre un que Dubois échouerait et ne négli-
1. Stanhope au Rét^cnl, Ki novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 302 f« 282).
2. Nancré à Dubois, 9 novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 302, f" 156).
3. C'est un aveu bien curieux. 11 est confirmé par un autre aveu de Dubois : « Comme l'intérêt de S. A. R. a beaucoup de part dans l'atTaire, la moitié des raisons sont à dissimuler au public. » — Dubois à Nancré, 22 novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 302, f- 301, 306).
4. Nancré à Dubois, 12 novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., t. 302, î" 179).
geait rien pour gagner son pari. « Il a mille moyens de le faire échouer. C'est un mauvais sommelier qui empoisonne le vin^. » N'avait-il pas réussi à faire discuter le secret d'Angleterre publiquement-? Torcy s'était démasqué. L'homme du Bassin des Tuileries venait à la rescousse, dissertait au Palais-Royal, déclamait d'une manière scandaleuse chez Villeroy et, publiquement, contre le traité et son auteur^.
Entre les deux diplomaties, le combat était déclaré ; les deux partis se trouvant éclairés sur leurs forces et leurs projets, le Régent restait toujours indécis. Il laissait, le 12 novembre, partir Monti pour l'Espagne*, et pourtant, il blâmait le maréchal d'Huxelles de n'avoir pas donné ordre à Saint-Aignan d'appuyer les démarches des Anglais à Madrid, et répétait cet ordre formellement. Il écoutait la cabale espagnole, et promettait à Torcy et Nancré de n'écouter qu'eux et Dubois''.
L'abbé n'y tenait plus d'impatience de paraître à son tour dans la lice. Il voulait soutenir, au Palais-Royal, lui-même, le parti qu'il avait formé, et se mesurer à ses rivaux : « Est-ce ainsi que Ion traite les affaires d'Etat? s'écriait-il, avec emportement. Monseigneur pleurera des larmes de sang, s'il perd celle occasion, la seule qui pouvail le rendre indépendant el sauver le roijaume. Ouant à lui, il ne peut plus servir S. A. R. avec ces oppositions et sans secours. Si S. A. R. ne lui permet pas de venir lui rendre compte, il abandonne tout, et la vie même, plutôt que d'être témoin de la perfidie de gens qui jettent S. A. R. dans le précipice. » Qu'on le laissai venir et avec les gens de bien, avec
1. Dubois à NaiHr('','?2 novembio 1717 (A. ÉTR., Aiii,'., I. 30?, f 301 . ?. Nancré à Dubois, 12 novembre 1717 (A. KTR., Ang.. t. 302, C" 178;.
3. Nancié à Dubois, IG novembre 1717 (A. ÉTR., .\ner., I. 302, l' 20.")) ; Dul)ois à Nancré, 22 novembre 1717 'Ibid., 1" 301, .300 .
4. D'Huxelles à Sainl-Aignan (A. ÉTR., Ksp., 1. 2r)3, l" 82).
f). Le Régenta Dui)ois, 7 novembre 1717 (A. ÉTR., Ang., I. 302, f°' 130, 137). « Les (lilTIcullés prévues ont fail sui'iiioiiler au duc, d'Orléans sa répugnance à l'aire agir à Madrid Sainl-.\ignan, a\,uil (pic les choses fusseni à ce poinl. Mais <lepuis la résolution prise d'intervenir, on a chargé Sainl-.\ignan d'aijpuyer l'orlement les olfices de Sa Majesté Riitanni(pie. »
Dans la dernière partie de la dépêche destinée à rester secrète, le Régent donnait la raison de ses hésitations : « Je vous confierai, mais pour vous seul. > — Voir aussi la dépêche du Régent à Saint-Aicrnan, du fl novembre 1717 A. ÉTR., i:s{)., t. 200, fo 179,.