‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 187 sur 246 · AMBITIONS ET PROGRAMME DE DIROIS (MARS · texte numérisé non relu

AMBITIONS ET PROGRAMME DE DIROIS (MARS

pagne que les puissances disposées aux concessions, par leur rancune contre l'Empereur pourront obtenir'. Dans les deux cas, la Triple Alliance, essentielle à ses intérêts et à ses droits, est sauvegardée, et d'une manière ou de Taulre peut devenir une Quadruple Alliance.

Enfin, pouiTjuoi ne s'ctendrait-elle pas par la double accession de l'Empereur et de l'Espagne? On offre à Philippe V des avantages, la succession de Toscane à l'un de ses fils, de quoi le faire rélléchir''^. S'il le faut, on ])rocèdera par intimidation et par séduction à la fois, « la foudre dans une main, la Toscane cl (libraltar dans l'autre^ ». Selon loulcs les apparences, il se laissera enfin fléchir, cédera à l'Empereur les provinces ilaliennes, et par cette concession, le décidera à abandonner l'Espagne. Il faudra bien qu'à son tour « il abandonne au Régent la France^». Si pourtant Philippe V allait refuser follement, contre son véritable intérêt : c'est qu'il aurait le dessein avoué de déchirer les Renonciations pour s'opposer aux droits du Régent*. Quel avantage en cette condition de déclarer à l'Espagne, avec l'aide de trois grandes puissances, une guerre facile à justifier par la nécessité de rendre la paix à l'Europe et au royaume! ^Quelle occasion d'obtenir de l'Espagne, parla force, la confirmation des droits du Régent en se donnant l'air de travailler au repos public '^I Ainsi motivée, la guerre n'aurait plus rien d'odieux, ni de pénible. On la ferait à Albe-

1. Dubois au Régent, 19 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f" 1911. « De quelque façon qu'on tourne le reste, V. A. R. fera une bonne affaire, si l'Empereur consent aux deux points essentiels. S'il refuse, vous demeurerez unis avec l'Angleterre, ce qui peut vous suffire pour soutenir vos droits et pour vous mettre en état de tourner l'Espagne même à votre avantaf/e. »

2. Dubois au Régent, 15 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f' 130): 25 janvier 1718 frt., t. 314, f 2G4).

3. Ces expressions sont de Chavigny dans un mémoire où il développe, de la page 1 à la page 30, tout le système de Dubois (Mém. et Doc, France, t. 457).

4. Dubois cà Nancré, 15 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang, t. 314, f" 157).

5. Saint-Brice à Dubois, 22 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f" 173).

6. « Si le Cardinal s'obstine à refuser, comme sa mauvaise volonté contre V. A. R ne pourra plus être douteuse, je crois que c'est un grand avantage pour V. A. R. que, sans attendre plus, elle puisse se déclarer ouvertement contre lui, non pas seul et pour son intérêt personnel, mais conjointement avec l'Angleterre et la Hollande pour l'intérêt du repos pu/)lic. » Dubois nu Régent, 19 janvier 1718 (.A. ÉTR., Ang., t. 314, f" 191 .

roni ; on la limiterait à sa chute ^ Et la France, abusée par ces prétextes, deviendrait un jour, par le concours de toute l'Europe, l)resque sans s'en douter, le domaine de la maison d'Orléans.

Le défaut de ce plan n'était pas le manque de solidité, ni de logique. Et pourtant de ce dessein bien calculé, fortement établi, quel avait été le fondement unique, quelle en demeurait après tout la conclusion? Les droits et les succès du Régent. C'était un fait acquis, à la fin de 1717, que deux puissances et des plus considérables, celles qui dictèrent la paix à l'Europe en 1713, avaient garanti à la Maison d'Orléans la succession de France. L'objet fut de s'appuyer sur ce résultat certain, pour obtenir, au moyen des querelles qui divisaient encore l'Empereur et l'Espagne, et par le concours des mômes puissances, une garantie semblable des belligérants. Si Dubois offrit plus d'avantages à l'Empereur qu'à l'Espagne, c'est qu'en le ménageant, il ménageait ses premiers garants, ses alliés naturels, et qu'il risquait de les perdre en favorisant l'Espagne. En politique avisé, il subordonna les profits à acquérir aux profits acquis, l'incertain au certain. Il joua serré : il préférait les affaires sûres.

Mais en définitive, nul profit de tout cet effort que pour le Régent. C'est en vain que, dans toutes les dépèches et dans tous les calculs de l'abbé, à cette heure décisive on chercherait une idée, un mot qui révèlent en lui d'autres préoccupations-. Il est prêt « à donner sa vie pour mettre son pupille en sûreté », mais il oublie tout à fait le lioi, le pupille du duc d'Orléans, et le royaume dont son élève a la garde. La paix, simple prétexte dont il abuse, mot à effet, destiné à couvrir ces entreprises ambitieuses. Maître et élève sont prêts tous deux à démentir leur langage par des réalités bien différentes, el résignés, s'il le faul, à diviser i)ar une guerre la Fraiici; et Tl^^spagne : cette condition, Louis XI\', aux heures de sa plus grande détresse, à Certruydenberg, a eu le courage de la rejeter ; le Uégent, pour son intérêt, persuadé par son ministre,raccepte,sans y être forcé, la recherche

1. l)iil)()is au lièrent, K» jaiui.M- 1718 (A. ÉTR., Ani;-, I- •">! L 1'" 13(1 .

2. Aiiboiiin, L'esprit public au XVII1° siècle, p. 126, tire la iiicine conclusion ([uc nous de la leclure des dépêches de Dubois à celle épo(iue.

presque. « Si l'on poiivail avoir une sùrclé morale de racceptation de l'Empereur, je ne me soucierais guère, |)Oiii' lors, de la contrainte qui regarde l'Espagne*.» (le simple rapprochement juge le système et le plan de Dubois.

Et ce qui le juge définitivement, c'est le secret dont il continue à l'enlourer. L'affaire est ina\ouaiile, puiscjuil n'ose pas en proclamer tout haut les prétendus bienfaits. Cette politique secrète qui, dans toute l'Europe, débauche les agents de la Erance ou les fait révoquer, qui a son siège, non à Paris mais à Londres, et va même jusqu'à employer des aventuriers étrangers comme Schaub, est un mal plus grand encore que le système vicieux dont elle est l'àme, le soutien, et la condition.

Suivons cette diplomatie à Vienne, d'abord avec Schaub : aussi bien est-ce là que va se tramer le premier morceau de l'intrigue dont Dubois tient les fils à Londres. Pour encourager encore le zèle de Schaub, Dubois lui a écrit, le V- mars, une lettre qui déciderait les plus irrésolus: « Je suis ravi, Monsieur, que vous ayez été content de la candeur de Son Altesse Royale : credidisti quia vidisti. Vous êtes trop honnête homme pour ne pas rendre témoignage à la vérité, et trop éclairé pour ne pas juger que cela part de source et de principes qui ne peuvent varier et se démentir. Si Sa Majesté, et Monsieur le prince Eugèneen avaient autant vu que vous, je gagerais pour le repos de l'Europe. C'est à vous. Monsieur, à transporter son Altesse Royale à la cour de Vienne, et à Fy faire voir telle quelle est, pour dissiper tous les soupçons. Il n'y a qu'à prier Dieu qu'il bénisse votre mission : car je ne crois pas que jamais apôtre, si catholique et si protestant qu'il soit, pourvu qu'il ne soit pas romain, puisse faire ouvrage si agréable au ciel que celui dont vous êtes chargé. Vous jugez bien que nous attendons votre retour avec une grande impatience. La mienne est pleine de confiance comme celle des dévots de bonne foy : vous serez un des saints de ma chapelle-. »

Dubois s'aperçut bien vite qu'il était mauvais d'employer des

1. Le Régent à Dubois, 24 janvier 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 314, f» 181).

2. Dubois à Schaub, l" mars 1716 (A. ÉTR., Ang., t. 316, 1» 3). Cette lettre a été publiée par Maiion, Ihs/ori/ of'England, 11, p. 358-359.

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