LE SECRET DU RÉGENT ET LE CONSEIL DE RÉCENCE
L'heure était proche où ils devraient se séparer, vaincus par l'Angleterre et par Dubois. On s'explique du moins leurs regrets : « Rien ne m'aurait plus sensiblement touché, disait Nancré, dans les circonstances présentes, que de faire un chef-d'œuvre qui aurait été d'obtenir le consentement du roi d'Espagne. Mais les moyens pour y réussir sont tro}) courts, et je me sentirai s.oulagé lorsqu'il plaira à son Altesse Royale de m'cnvoyer Tordre de communiquer les traités^. » C'était en effet tout ce qui lui restait à faire.
Forcé de choisir entre la médiation anglaise et les conditions de Philippe V, entre les Anglais et les Espagnols, entre Dubois et Nancré, le Régent, au milieu de mai 1718, finit par accepter le système des Anglais, le parti de l'Empereur et les conseils de Dubois. Par le concours des ministres de Georges P"", Dubois avait maintenu son œuvre, et remporté la victoire. Il ne restait plus à Nancré, et à ses protecteurs de Paris qu'à battre en retraite.
Ils tentèrent pourtant encore un retour ofTensif, lorsque Schaub rapporta au Conseil de Régence (18 juin) le traité traduite Vienne, avec des changements dans le nouveau texte que la cour de Vienne y avait introduits. Le plus grave de tous était la précaution qu'avait prise l'Empereur de fermer Parme et la Toscane à des garnisons françaises et espagnoles. On ne pouvait pas le blâmer de cette prudence. Les médiateurs, pour emporter son consentement, lui avaient plus d'une fois fait valoir l'avantage d'une occupation immédiate de la Sicile, tandis qu'on donnait à l'Espagne de vagues promesses en Italie. Etvoilà que justement ils offraient à Philippe V une occupation immédiate, quoique indirecte, de la Toscane et de Parme. L"Empereur prévit qu'il serait joué : il crut prendre les médiateurs en llagrant délit de contradiction. Et de fait, lorsqu'ils donnèrent hautement pour excuse que cette clause « eût été facile à exécuter si on avait pu en cacher la connaissance à V Empereur juscpi après la signature- ii^ l'excuse
1. Nancré à d'Huxelles, 29 mai 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 270, f» 247). « Lambassasadeur en Espagne, l'Anglais Stanhope fil la même dcclaralion, le 15 juin, à Ségovie. .. (A. ÉTR., Esp., t. 271, f-- 117.)
2. Dubois à Noce, 30 mai 1718 (A. ÉTR., Ang., t. 318, 1"^ 195).
332 LA QUADRUPLE ALLL\XCE
assez faible, flairait la mauvaise foi. C'était la meilleure preuve que l'Empereur avait raison de vouloir tirer les choses au clair.
L'Espagne n'était pas moins en droit de réclamer, avant d'accepter, l'exécution de la promesse contraire que Nancré avait été autorisé dès le premier jour à lui faire. Nancré avait raison de demander des éclaircissements : si on voulait convaincre Philippe V, il fallait lui prouver la sincérité des offres qu'on lui faisait'. On lui refusait la Sardaigne : au moins était-il nécessaire de joindre une garantie d'exécution honorable et réelle aux conditions proposées. Et voilà que les médiateurs laissaient Charles VI insérer dans le traité une clause tout opposée^.
Dubois avait bien raison de dire : « C'est un terrible article qui fera peut-être échouer toute la négociation^. » Non pas qu'il ne fût bien à son aise pour refuser à l'Espagne la promesse qu'on lui avait faite, pour désavouer Nancré qui en était chargé : « Il n'était pas un juge sévère à l'égard des cours de Vienne et de Londres^. » Son parti était pris. Une guerre au delà des Pyrénées ne l'effrayait plus: « Avec l'Espagne il n'y a rien de bon à faire que ce qui peut l'affaiblir. Il serait même à souhaiter qu'il se trouvât quelque occasion naturelle de se brouiller avec elle', parce que ceux qui y ont des correspondances n'oseraient plus conlinuer^ » Ce qu'il eût le plus redouté, c'est qu'Alberoni, au lieu de faire la guerre, prît le parti « de se retirer sur son fumier, et de n accepter ni refuser^ ».
Mais, ni les courtisans, ni l'opinion })ublique en général n'acceptaient en France la pensée de contraindre l'Espagne au i)ro(it de l'Autriche. Quand Schaub revint à Paris, porteur du texte traduit à Vienne, les membres du Conseil de Régence hostiles au traité, et les indifférents aussi s'alarmèrent. Ils déclarèrent qu'avec cet ai'gument on pouvait soulever la nation contre
1. Nanciô à (l'IIuxelles, 16 mai 1718 (A. ÉTR., Esp., t. 270, f» 124).
2. .N'ancré à d'Huxelles, 29 mai 1718 A. ETR., Esp., t. 270, f° 222).
3. Dubois à Noce, 30 mai 17iS-4 juin A. ÉTR , Aiii,'., l. 318, I' l'.r) : I/ji<l., ihld., t. 319, 1" 26).
4. D'IIuxelios M Xanciv, 1 1 juin 171s A. 1':TR., lisp., t. 270, f" 250).
5. Dubois à Nancré, 14 juin 1718 [\o\v noie 2). Co sont là, en germe, les projets qui aboutiront à la découverte de la conspiration de Cellamare (Voir note, loiiH" III. clia)). ir .
6. Cluivigny à Dubois, 6 juin 1718 ^A. ÉTR., Ang., 1. 319, l'" 10 .