Lemontey, II, p. o
LA CRISE EUROPÉENNE (AOUT 1718) 3bl
avec le roi d'Angleterre, Alberoni avait les mêmes raisons de faire appel aux puissances du Nord, que le Hcgent de s'en éloigner pour nu pas compromettre l'alliance anglaise. On oublie toujours les motifs qui déterminèrent Georges I^' à soutenir l'Empereur de ses Hottes, à rechercher et à garder l'amitié du Régent, le besoin et le désir d'obtenir la garantie de ses conquêtes dans l'Allemagne du Nord. La guerre qui venait d'éclater dans le bassin de la Méditerranée était la conséquence de la politique personnelle de Georges P"" et du duc d'Orléans, le contre-coup des événements du Nord. Alberoni le répétait sans cesse, et il avait raison*.
Au mois d'août 1718, l'Europe était donc divisée en deux grandes ligues groupées autour de l'Angleterre ou de l'Espagne; en deux triples alliances déjà formées ou prêtes à se constituer : d'une part l'Angleterre et le Régent qui, le 2 août, obtinrent l'adhésion de Charles VI à leurs projets en flattant ses espérances et ses vues sur l'Italie; de l'autre, l'Espagne, la Suède et la Russie également menacées par les progrès des Allemands dans la Méditerranée, dans la mer du Nord et la Baltique.
On donne d'ordinaire à la première de ces ligues le nom de Quadruple Alliance, en y comprenant les Provinces-Unies, La Hollande, en réalité, n'avait pas encore déclaré le parti qu'elle prendrait, et au fond, elle souhaitait de n'en prendre aucun.
Quand l'abbé revint de Londres en août 1718, il avait alors tout l'avantage sur le cardinal. II avait scellé l'alliance de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche. Son œuvre était achevée, celle qu'AIberoni avait cherchée dans le Nord, seulement ébauchée.
Les amis de Dubois, les Anglais le savaient si bien qu'ils donnèrent le signal de l'attaque. Alberoni, maître de la Sicile entendait s'en tenir là. Sans déclaration de guerre, la flotte anglaise, qui n'avait d'autre mission, ni d'autre devoir que de protéger le royaume de Naples, poursuivit dans les eaux de la Sicile, le 11 août, l'escadre espagnole, saisit l'amiral, vingt-trois vaisseaux, cinq mille soldats. Ce coup de main que tous les
1. Voir notre tome II, Le Secret de Farnèse, Philippe V et Alberoni.
sophismes de la politique anglaise ne pouvaient justifier, était le commentaire le plus clair du texte de la Quadruple Alliance : « Si le chevalier Bi^ng, écrivait Dubois le 2 août 1718, avait quelque occasion prématnrée dont il profilât et qui eût du succès, il y a des circonstances où Votre Altesse Royale ne pourrait s'empêcher d'en paraître fcichée, mais il n'y en a aucune où Elle ne dût être ravie dans le cœur que les forces maritimes de l'Espagne fussent ruinées, et f avoue à voire Altesse Royale que j'agirai ici secrètement dans cette vue^. »
Cette confidence, l'événement même qu'elle préparait éclairaient singulièrement les intentions et les desseins de Dubois. Depuis un an, depuis deux ans même, c'était à cette conclusion nécessaire que tendaient sa politique et ses efTorts. Successivement, il avait sacrifié à l'Angleterre et à la Hollande les intérêts commerciaux et maritimes de la France. 11 lui sacrifiait encore ses alliées naturelles, l'Espagne dans la Méditerranée, la Suède et la Russie dans la mer Baltique. Sous le })rétexle mensonger d'une paix nécessaire à l'Europe et à la France, l'abbé Dubois avait provoqué la guerre. Il imposait au royaume les frais d'une entreprise destinée à ruiner l'Espagne après que les Français l'avaient ranimée de leur sang et de leur génie. 11 félicitait le Régent de ce beau résultat comme d'une victoire. Il l'engageait même à féliciter le roi d'Angleterre « de ses bonnes intentions j>our le repos public- ».
Le jugement de l'histoire doit être celui de Torcy : « Le prétexte de cette Quadruple Alliance était de réparer les troubles apportés soit à la paix conclue à Baden, en septembre 1714, soit à la neutralité de l'Italie établie par le traité d'Utreclit. Une paix solide, bien affermie et soutenue par les principales puissances de l'Europe était le but que celles qui contractaient semblaient s y proposer. . . Quoique l'esprit de paix dût régner dans les principaux États de l'Europe, après avoir essuyé de longues guerres dont le temps et le repos étaient les seuls moyens de réparer les dommages, la défiance des princes était telle,